26/09/2014

Les Acteurs principaux

Le Maître : c’est Lui. Un seul paramètre l’éloigne de Dieu : au moins on est certain qu’il existe, lui. Grand supporter du Sporting devant l’éternel, c’est aussi un fin connaisseur en matière de bière. Il dirige, commande, ordonne, décide et fut doté par la nature d’attributs sexuels euh… magistraux, donc. Bref… C’est le Maître !

Olga : blondine gentille et dévouée, elle est âgée de 29 ans. Mais elle est aussi mariée à un quelconque, feignasse et alcoolo. Polonaise et très pieuse par conséquent, elle est la femme de ménage du Maître. Mais aussi sa maîtresse de cœur, ce qu’il se refuse évidemment à admettre, car le concept-même de faiblesse lui donne des nausées.

François François : farfelu psychotrope, hallucinatoire récidiviste et Liégeois, ce qui n’est pas incompatible, il fait tout et n’importe quoi pour contrarier les desseins du Maître. Supporter acharné du Standard, il est le fils par contumace d’un chanteur qui ne portait pas le même prénom que lui. Mais c’est aussi un avocat extrêmement procédurier, que le monde du football belge craint sans trop oser l’avouer…

Les voisins du Maître : ramassis de ratés et d’emmerdeurs plus ou moins sexués, qui passent leur temps à tenter de pourrir la vie du Maître, lequel le leur rend avec beaucoup de volupté.

Le Contexte

À quelques journées de la fin de la saison de football 2008-2009, le Sporting et le Standard sont à égalité de points et de victoires, ce qui génère un stress insoutenable, tant dans le chef du Maître que de celui de François François. Les médias surfent allègrement sur le sujet, évidemment, tandis que plane le spectre de matches de barrage…

Spectre qui ne planera plus longtemps : il deviendra réalité par la grâce d’un pénalty manqué par Bryan Ruiz – un des meilleurs joueurs gantois – contre le Standard en toute fin de match… Dans l’attente de ce dénouement typiquement belgo-belge[1], la tension monte !



[1] Rappelons pour ceux qui ne le sauraient pas ou qui l’auraient oublié, qu’en cette saison 2008-2009, la Jupiler Pro League est encore le seul championnat européen où, en cas d’égalité au terme de trente-quatre matches de championnat, le titre est décerné à l’issue de matches de barrage.

La Trêve avant la Tempête

C’est la dernière interruption du championnat : les Diables Rouges joueront ce week-end, ce qui ennuie profondément le Maître, car il ne supporte en vérité que deux équipes : le Royal Sporting Club Anderlecht et les Espoirs du Royal Sporting Club Anderlecht, qu’il se plaît encore à appeler régulièrement « Les Réserves ».

Vautré dans un fauteuil qui proteste en grinçant à chaque fois qu’il tourne une page, il lit sa Déhache d’un œil éteint, avalant de temps à autre une gorgée distraite de Jupiler à même la cannette qui, en dépit de l’inéluctable approche de sa mort, persiste à crâner sur la table basse du salon. Il est sobrement vêtu d’une veste de training mauve et d’une forte touffe de poils pubiens, desquels émergent une paire de testicules de modèle XXL ainsi qu’une verge de dimensions imposantes, pour l’heure au repos.

Nue au milieu de la pièce, les pieds chaussés d’escarpins à bride, longue et souple liane, drapée dans sa cascade de cheveux d’or, Olga attend les ordres de son maître. Elle frissonne : cette fin du mois de mars bruxellois est en tout point conforme aux images d’Épinal météorologiques. Les averses de pluie, de grêle ou de neige fondante, les courtes périodes ensoleillées et les coups de vent soudains alternent sans arrêt, cependant que le mercure des thermomètres joue au yoyo.

Le Maître referme sa gazette en poussant un soupir à fendre l’âme d’un fonctionnaire du fisc et la jette sur la table. Son regard se pose sur le corps  admirable de la femme de ménage.

   Vous n’auriez pas un peu grossi, Olga ? », lui demande-t-il en détaillant ses formes impudiquement, tel un maquignon jaugeant une vache.

   Je croire pas, Maître », répond-elle de son ton chantant en baissant la tête pour s’examiner les hanches.

   Et moi je crois que si… Ne me mentez pas Olga, hein ! Ne me mentez jamais ! Je suis le mieux qui pouvait arriver dans votre vie insipide, souvenez-vous en ! Toujours ! C’est bien compris ?

   Oui, Maître. Moi prie pour vous tous les soirs avant dormir…

   C’est bien. L’important c’est d’y croire. Le reste on s’en fout. Tournez-vous un peu, que je voie vos fesses… Ah non, après tout, peut-être que vous n’avez pas tant grossi que ça… Vous avez vraiment un beau cul, hein, Olga. On vous l’a déjà dit, ça, que vous avez un beau cul ?

   Un jour, mon mari, Maître…

   Ah, ce bon à rien… », rétorque-t-il en levant les yeux au ciel. « On prend les compliments d’où ils viennent, évidemment. Mais vous avez réellement un très beau cul. Pas un petit machin qu’on aurait peur de casser en entrant dedans, du style point d’exclamation entre parenthèses, et pas non plus une porte phacochère avec de la celloche qui dégouline de partout. Seulement un très, très beau cul. Avec deux belles fesses bien rondes ! Musclées, même, on devine, mais sans exagération, juste ce qu’il faut pour que ça tienne bien à la main. Quand je vois votre cul, il n’y a qu’un mot qui me vienne à l’esprit : harmonie ».

   Frère à moi, lui jouer dans harmonie…

   Ah vous avez un frère ? Et il joue dans une fanfare, c’est bien ça ?

   Oui, Maître. Frère s’appelle Zbygniew, lui plus vieux que moi, trois années.

   Eh bien, vous lui adresserez mes félicitations pour avoir tenu le coup jusque là ! Car la vie est cruelle et imprévisible, Olga : chaque jour qui passe est un jour gagné contre la mort, il est bon de se le rappeler de temps à autre ! Et de quel instrument joue-t-il donc, ce frère euh… enfin, votre frère, quoi ?

   Lui jouer bombardon.

   Tiens, donc… Je vois le genre : dans la fanfare, il est toujours derrière, à côté de la grosse caisse, mais au bar, c’est eux les premiers… Bah, il faut bien que tout le monde vive et puisse aussi s’amuser de temps en temps. Quoiqu’il en soit, je ne vois pas le rapport entre votre très beau cul et le bombardon de votre frère machin, là, où veut-il m’emmener, cet imbécile de Chilou[1] ? Bref, de toute façon, il est hors de question que je claque un bombardon. En revanche, vos belles petites fesses, si je ne me sentais pas si las…

Poussés par un vent violent, des grêlons viennent frapper la vitre du salon comme s’ils sortaient du canon fumant d’une mitraillette.

   Quelle horreur… », soupire-t-il. « Je vous ordonnerais bien d’aller promener les chiens, mais ces pauvres bêtes, dehors, par un temps pareil… »

   Eux va avoir froid », compatit Olga, la mine triste.

   La cruauté envers les animaux est une attitude intolérable, incompatible avec notre statut d’êtres humains civilisés… Souvenez-vous toujours de ce que je viens de vous dire, Olga, c’est le fondement même de cette dignité qui nous a permis de nous hisser au-dessus du monde animal.

Il vide la cannette en deux gorgées expéditives.

   Oui, Maître. Toi voudre autre Jupiler ?

   Non… Allumez-moi la télévision !

La jeune femme s’empare de la télécommande qui git sous la Déhache et fait ce qu’il lui a ordonné.

À l’écran, une peroxydée aux biceps saillants, coiffée façon pièce montée choucroute et maquillée comme une voiture volée, explique en américain à qui veut l’écouter, que le nouvel appareil révolutionnaire qu’elle propose, dénommé « S.U.C.E. » – pour «  Superflex Ultrafast Comfortbody Expert » – , vendu au prix dérisoire de deux mille quatre cent nonante neuf euros et nonante-neuf cents, est bien mieux que le précédent, lequel fait tout plus mal que le nouveau et n’a dès lors, pour tout avenir, que la perspective d’un aller simple pour la déchetterie. Pour appuyer ses dires, une photo accablante apparaît à l’écran, montrant à quoi ressemblait la greluche avant qu’elle ne découvre the marvelous merveille, combien de mentons elle avait et comme ses nichemards cascadaient jusque sur son bidon de bouffeuse de hamburgers.

   I became such a fan, that I don’t even use the words “exercise” or “training” anymore », explique-t-elle.  « When my husband asks me what I did in the day, I just tell him : I have suced ![2] »

   Quelle connerie », maugrée-t-il, dégoûté. « Changez ! »

Captivée par ce qu’elle voit à l’écran, la jeune femme sursaute avant de se dépêcher d’obéir.

   Je me trouve actuellement à la verticale du cratère du Tanvalacruchalo. L’atmosphère est pratiquement irrespirable…

   Nicolas Hulot et son écologie à la sauce France-Dimanche… Changez !

   Quelle fin de rencontre palpitante, et qui ravira certainement tous les amateurs de ce sport fabuleux…

   Du curling, à c’t’ heure… Changez ! », répète-t-il d’un ton las cependant que deux grosses dondons, sanglées dans des tenues de bowling, balaient la glace avec frénésie devant un énorme caillou muni d’un manche de couleur rouge…

   C’est ainsi, mes biens chers frères, qu’à l’approche de cette fête de Pâques que tous nous chérissons…

   Changez !!

Navrée, la Polonaise se tourne vers son maître, l’œil suppliant.

   Ça catholique, s’il vous plaît… », l’implore-t-elle.

   Cependant que les grosses cochonnes, euh, les grosses cloches sonnent, excusez-moi, et entreprennent leur long périple qui les mènera de Rome où elles…

   Quoi ? Vous voulez regarder ces bondieuseries à la noix ?

   … se ressourcèrent tout un anus dupont, euh, toute une année durant, décidément, huhuhuh…

   Ça catholique, comme moi… », tente faiblement la jeune femme.

   Oui, eh bien, allez-y, regardez, après tout je m’en fous. De toute façon, il n’y a rien d’autre… Je vais en profiter pour faire une sieste.

Il s’affale encore un peu plus dans son fauteuil et écarte ses cuisses musculeuses.

   Venez par ici ! », commande-t-il à la servante. « Vous me lécherez les couilles pendant que je m’endors. Comme ça, tout le monde sera content : ça ne vous empêchera pas d’écouter vos curetons déconner, et moi ça m’apaisera ».

   M’a baisera, Maître ?

   Apaisera, Olga, du verbe apaiser. Je m’apaise, tu m’apaises, elle ou il m’apaise… Euh, non, pas il, je ne mange pas de ce pain-là ! Mais enfin, vous m’avez compris : apaisez-moi !

   Ah, quand moi lèche twoje jądra[3], t’apaiser ?

   Oui, c’est ça, Olga », fait-il, épuisé, en baissant les volets sur son regard d’un bleu pénétratif qui a déjà fait chavirer tant de cœurs.

Le vert tendre de la pelouse du Parc Astrid s’étend à perte de vue sur l’écran total de ses paupières closes. Dans une clameur énorme, Attila Ladinski ouvre le score d’une reprise de volée extraordinaire. Guère plus de quelques secondes plus tard, Robby Rensenbrink double la marque à l’issue d’un slalom éblouissant, cependant qu’Éric Gerets, secoué de convulsions, s’effondre en pleurs sur l’herbe sacrée. C’est à ce moment que Nilis, bien servi par Stockman, centre pour la tête de Lozano, qui lui-même, trouve Koller : il ne dort pas encore depuis plus de cinq minutes et c’est déjà 3-0. De la tribune réservée aux supporters du Standard, on n’entend plus monter que des sanglots…

Les Rouches tentent bien de réagir, mais des tackles monumentaux d’Erwin Van den Daele, puis de Julien Kialunda, mettent bien vite fin à ces ectoplasmes d’offensives. Ludo Coeck en profite pour ajuster Piot d’un obus titanesque, décoché des cinquante mètres : le ballon rebondit sur le poteau gauche, puis sur le droit, et enfin sur le dos du malheureux gardien de but avant de franchir la ligne blanche fatidique dans le délire que l’on devine.

Les tribunes assises sont debout. Les tribunes debout sont en l’air. La tribune liégeoise est à genoux…

Olga aussi. Elle lèche consciencieusement les génitoires du Maître tout en attendant patiemment d’être certaine qu’il soit complètement et durablement endormi. En vérité, cette activité ne la rebute pas trop : elle ne voudrait pas passer toute sa vie à faire ça, mais au prix qu’il la paie, après tout, c’est quand même moins fatigant que récurer les chiottes ou effacer les exploits canins qui de temps à autre, égayent l’appartement. Non, franchement, juste lécher ces deux grosses couilles en écoutant le temps filer, elle trouve cela de tout repos. D’autant plus qu’il arrive à son maître de laisser libre cours à une créativité sexuelle débridée, surtout avant un match important. Jusqu’à présent, elle a toujours réussi à cacher à son mari les marques diverses que laissent sur sa peau d’albâtre, les menottes, coups de cravache ou autres fessées : passer à la casserole est dans l’ordre des choses, mais pas sous l’œil de Dieu, a-t-elle prétexté à chaque fois en éteignant la lumière avant de se laisser faire. Il n’empêche : elle préfère ne pas penser à la réaction de ce gros paysan s’il devait savoir qu’elle se fait sauter presque tous les week-ends par le Maître et qu’elle en prend des pieds de belle facture.

Soudain, elle se rend compte qu’un changement est intervenu un peu plus haut que ses yeux. Elle s’interrompt avant de devoir étouffer un juron : ses caresses commencent à faire de l’effet… Pourtant, c’est un week-end sans championnat, pourtant il ne la baise jamais ces jours-là, pourtant elle l’a vu déprimer, pourtant…

   Héla », fait-il en grognant.

Olga sursaute avant de se remettre à lécher les grosses couilles poilues qui semblent la narguer, maintenant que la troisième pièce du service fait nettement meilleure figure que tout à l’heure…

Cinq minutes plus tard, toutefois, elle se dégage en douceur du carcan que lui font les genoux de son maître et file subrepticement dans la salle de bains. Elle fait du mieux qu’elle peut pour se rhabiller vite et silencieusement. Aux aguets, elle s’inquiète d’un moment où il pousse un fort soupir. Mais ce n’est qu’une fausse alerte. « Sûrement un joueur tire sur poteau », se dit-elle. Elle griffonne prestement quelques mots sur un bout de papier de toilette, puis ouvre la porte de l’appartement.

Au moment où elle la referme, elle entend le Maître lâcher une longue vesse qui lui sort du corps avec un cri de victoire.

   Moi juste à temps », se dit-elle avec le doux sourire béat et extatique qu’affichent souvent les rescapés des grandes catastrophes environnementales.

Il se réveille un quart d’heure plus tard, aux prises avec une érection triomphante. Le Sporting l’ayant emporté par 8-0 contre son ennemi héréditaire – cette reprise acrobatique de Jan Mulder en seconde mi-temps, absolument fabuleuse… –, son moral est repassé au beau fixe.

   Olga ! », appelle-t-il, mécontent de constater que la jeune femme a cessé ses couillesques papouilles. « Bordel, cette salope s’est tirée ! »

Il se lève pesamment de son fauteuil et voit le mot posé en évidence sur la table du salon : « Moi partir, mama malad. Revnir samdi pour nettoyé, pas oublié payé moi ».

   Eh bien, bravo ! », crache-t-il, dépité en déchirant le morceau de papier. « D’accord, il n’y a pas de match ce week-end, mais merde, je fais quoi maintenant, moi, avec ma queue ? »



[1] Pour d’incertains motifs, le Maître appelle souvent l’auteur de ce diminutif quelque peu condescendant… Après tout, si cela peut lui faire plaisir, ce n’est pas plus ridicule que « papillon », si ?

[2] Avec les remerciements émus de l’auteur au service de traduction automatique de Google : « Je suis devenu un tel ventilateur, que je ne suis même pas utiliser les mots exercice ou de formation plus. Quand mon mari me demande ce que j'ai fait dans la journée, je viens de lui dire: J'ai suced ! »

 

[3]Désolé, l’auteur se refuse à faire traduire un truc pareil par Google. On peut le comprendre : d’ici à ce qu’il se fasse ficher… Et puis de toute manière, son lectorat n’a qu’à faire preuve d’un peu d’imagination, fichtre et saperlipopette !

Dimanche de Pâques 2009, 23:00 heures, Liège

Déguisé en lapin de Pâques, François François[1] quitte le Tcherrè Moune, une célèbre discothèque située entre le Lidl de Herstal et l’Aldi d’Ans. L’air frais lui fait du bien : il fête la dernière victoire en date du Standard depuis samedi soir et commence à avoir un peu assez. En vérité, non seulement il est rétamé comme le cul d’une vieille bouilloire, mais de plus, les pilules multicolores qu’un ami lui a refilées, lui font un effet quelque peu stéréoscopique. Il chante dans la rue, à tue-tête, une chanson qui a fait le succès de son regretté papa : « Les Murènes du Port de Varsovie ». Il merde un peu les paroles, mais après tout, on s’en tape, c’est juste pour les voisins  que c’est embêtant. Il repense à son père, un chanteur célèbre, au riche passé homosexuel et à l’avenir notoirement compromettant. Il revoit encore ce combiné radiocassette chuter dans la baignoire où le malheureux jouissait innocemment du plaisir que procure un peu d’eau chaude et de savonnée… L’explosion assourdissante, la gerbe d’étincelle, la fumée qui se disperse lentement… Il n’en croit pas ses yeux : son père bienaimé, celui dont il admirait la créativité jusque dans le choix de son propre prénom, s’est désintégré…

   Papa ! », vagit-il dans le chagrin de la nuit…

   Clos t’gueu, hon, pîd d’tauf ![2] », hurle un malotru sans pour autant apparaître à l’une ou l’autre fenêtre.

   Lâche ! Ose te heurgh démontrer et je te heurgh cocolle un procès subséquent !

Seul le silence lui répond évidemment : tout le monde connaît sa voix et tremble devant ses nonobstant, ses attendu que et autres e pluribus unum ou quod erat demonstrandum.

Né de mère anonyme et de père désintégré, il s’est fait tout seul, ce qui explique qu’il ne soit pas parfait… Mais l’un dans l’autre, il est fier de ce qu’il est, surtout de sa façon de s’habiller. Il s’assied au pied d’un champignon géant, tout en sucre d’orge et bière confite… Sur ses lèvres viennent automatiquement les paroles de la chanson que son papa avait écrite pour lui : « Écoute, papa est près de toi, il faut lui dire vas t’en… Ah c’est le monsieur de la dernière fois, elle me dit tout le temps que je suis pas là[3] ». Bon, c’est vrai, il a toujours soupçonné son père d’avoir un peu picolé quand il avait écrit ce truc-là, à moins qu’il n’eût phumé  des substances exotico-épastrouillantes… Mais il y a du rythme et après tout, c’est cela que les gens retiennent, ou se goure-t-il ?

Dans le lointain, brille un écran de télévision. François a du mal à se faire à l’idée qu’un écran puisse apparaître ainsi… surtout qu’il se rapproche. Il secoue la tête mais rien n’y fait : l’écran grandit, grandit… Il passe au-dessus de sa tête dans un grondement d’enfer. Il a juste le temps de voir, marqué dessus : « Belgacom TV ».

   Enculés ! », hurle-t-il, le poing dressé. « Je vous aurai ! »

Il s’effondre dans une mare de pèket et de spéculoos. Il pleure.

   Pourtant, tout ce que je demande, c’est un peu d’amour », sanglote-t-il en se rappelant douloureusement que même sa secrétaire ne veut pas qu’il soit au premier plan de ses pensées.



[1] Pas de remarque, please, c’est l’auteur qui écrit. Ne lui jetez pas la pierre !

[2] « Ferme ta gueule, donc, pied de table ! »

[3] Paroles tirées de l’émouvante chanson « Le Téléphone au Beurre, oui c’est un peu gras », paroles d’Abel Gacom, musique de Nobby Star.

Samedi 2 mai 2009, 07:00 heures, un logement social à Anderlecht

Un matin… Ou peut-être une nuit, car il fait encore noir comme dans l’anus d’un aigle. Le réveil sonne. Olga met une dizaine de secondes à émerger de la plage de sommeil un peu courte qu’elle a pu s’octroyer. Elle trouve, à tâtons, l’impitoyable engin à sonnette et lui assène une claque à assommer son mari. Celui-ci n’a même pas bronché : il dort du sommeil du juste, après s’être enfilé, hier soir, une vingtaine de chopes de bière couronnées d’un demi-litre de vodka au motif que c’était vendredi. Il est carrément répandu dans le plumard, sa grosse panse poilue à l’air, la bouche béante pour permettre l’échange entre l’air pur en provenance de la fenêtre grande ouverte et les incertains miasmes qu’elle renvoie au monde dans des ronflements et des sifflets qui ne laissent aucun doute quant à l’activité principale de son propriétaire.

Olga paresserait volontiers encore un peu sous la couette, mais l’environnement global la pousse à se lever : pour vouloir se dorloter quelques minutes de plus sur les misérables centimètres carrés de couche que lui laisse un cachalot échoué, tellement plein d’alcool qu’on aurait peur de fumer à proximité, il faudrait être vachement motivée. Ou amoureuse… Mais elle n’est pas vraiment l’une et plus du tout l’autre. Seulement elle est mariée. Et catholique : elle se prend parfois à rêver d’envoyer baguenauder le rustre qu’elle a laissé la conduire à l’église dans un moment d’égarement, mais il n’est pas question pour elle de divorcer. Elle assume, donc. Sa religion et son état civil. Elle prend la pilule en cachette pour éviter de devoir en plus porter la descendance de ce gros con. Comme le pape n’apprécie pas et qu’il le dit haut et fort à chaque occasion, elle prie tous les soirs pour que Dieu la comprenne, pour qu’Il lui concède Son pardon, pour qu’Il ne lui tienne pas rigueur du péché dans lequel elle vit à son corps défendant.

   Je T’en prie, mon cher Dieu, ne m’en veux pas. N’est-ce pas déjà bien assez que toute ma vie, je doive payer le prix de cette erreur. Aie pitié de Ta dévouée et fidèle enfant », Lui dit-elle souvent le soir à mi-voix et en polonais dévot après que son rustaud de mec se soit endormi.

Elle a souvent été tentée d’ajouter « Et, si ce n’est pas abuser de Ton incommensurable bonté, fais en sorte que cet inutilisable meure longtemps avant moi, et de préférence dans d’innommables tourments, de façon que je puisse, au moins quelques années durant, savoir ce qu’est la joie de vivre, d’aimer et d’être aimée à visage découvert, amen ». À ce jour toutefois, elle s’est abstenue, se disant qu’il serait probablement mal venu de sa part de Lui demander de faire du mal à une de Ses créatures… Quant à aider elle-même son abominé mari à sauter le pas, quitte à le pousser négligemment du haut d’un escalier pentu un soir de biture, elle se refuse à l’envisager – même après s’être signée à quinze reprises consécutives –, ayant fait sien le sixième commandement : elle ne tuera point. Évidemment, elle aurait plutôt des tendances à détourner pudiquement les yeux pour éviter de se voir opposer le commandement suivant[1], mais elle trouve que Dieu a été un peu chipoteur sur ce coup-là : nous donner des mains pour caresser, des doigts pour chatouiller, des bouches pour dire des mots tendres, pour embrasser, lécher et sucer, des ventres pour prendre son pied, des reins pour donner des coups de plaisir, des culs et des chattes pour y faire entrer des bites – entre autres[2] – c’était bien Son choix. Il a dû être un peu distrait pour nous interdire ensuite de nous en servir, ce n’est pas possible autrement ! À moins que dans l’intervalle, Il n’ait inventé la vodka…

Avant de demander au toubib de lui prescrire la pilule, elle en a parlé au curé de Saint-Guidon. Il a haussé les épaules, fataliste :

   Si nous ne devions faire que ce que le Saint-Père nous laisse accomplir alors que le Seigneur vous a accordé tant de grâce, ma fille… », lui a-t-il répondu l’œil soudain en éveil.

Olga s’est écartée quelque peu, soupçonnant à son grand désarroi que sa grâce ne laissait pas le saint homme indifférent… En dépit de cela, ses paroles l’ont confortée dans sa décision. Elles ne l’ont pas rassurée complètement pour autant : un curé, non seulement belge, mais qui de plus semble un peu trop touché par sa grâce, est-ce vraiment un vrai curé véritable avec le label Made in Vatican tatoué à l’âme comme il se devrait ?

Baste ! Elle se lève. Elle a la poitrine ferme et épanouie, le ventre plat, un très beau cul et des jambes magnifiques, qui ne demandent qu’à s’écarter sur une chatte dont on devine la tiédeur veloutée… Elle est grande et mince, blonde et flexible comme les blés de sa Pologne natale. En plus, elle est jolie, avec son teint de porcelaine, ses yeux d’un bleu profond, son visage de poupée aux joues légèrement rosies par la fraîcheur de la nuit, son petit nez mutin. Elle n’a pas encore trente ans mais sa jeunesse ne parvient pas à masquer, et c’est sans doute irrémédiable, cet air un peu triste, mélancolique, résigné, vaguement désenchanté pour tout dire, qu’ont les filles de l’est qui débarquèrent trop tôt en Europe occidentale, des promesses de richesse, de bien-être, de bonheur et de vie facile plein la tête, pour se voir confronter à des pleins la tronche de certitudes de putasseries au noir. Elle porte, en guise de chemise de nuit, un t-shirt du Sporting, commémoratif du vingt-neuvième titre du club. Un cadeau de son patron… qui lui-même n’en est pas vraiment un – de cadeau, donc –, même si, avec le temps et les coups de bite, elle a appris à apprécier diverses facettes de sa forte personnalité.

Elle file à la cuisine en se grattant les fesses histoire de se réveiller entièrement. Elle a la vessie qui ballonne, mais elle se retient le temps de mettre un bol d’eau dans le four à micro-onde : flanquée d’un mari bon à rien, elle a le souci de l’efficacité – autant que la flotte chauffe pendant qu’elle est assise sur le pot. Elle boit son Nescafé à petites gorgées, puis va se doucher. Elle se sèche les cheveux et se coiffe ; elle prend le temps de s’habiller en fonction d’une météo un peu changeante. Elle se passe un coup de crayon discret sur les yeux, se charge les cils d’un soupçon de rimmel. Elle gagne la fraîcheur matinale de la rue en pestant contre les gros blaireaux qui laissent les dépliants publicitaires de merde dégueulasser le hall de l’immeuble où elle crèche. Elle se retourne, mate les alentours puis se sourit intérieurement en lâchant une petite prout discrète : à huit heures moins le quart un samedi, il y a peu d’endroits où on se bouscule, autant en profiter…

Le tram 81 la conduit dans le quartier des Étangs, cet endroit que les purs Anderlechtois appellent encore Neerpede, même si, par là, la petite Pedebeek n’apparaît plus que de façon intermittente, entre les pertuis de béton qui, la plupart du temps, la confinent sous terre. Il est huit heures quand elle glisse sa clé dans la serrure de l’appartement du Maître…



[1] « Tu ne commettras point l’adultère », comme chacun sait sûrement…

[2] À ce que l’auteur s’est laissé dire, certain(e)s compenseraient le manque d’amour par des godets…

Samedi 2 mai, 08:00 heures, la sortie du Tcherrè Moune

François François sort de la boîte de nuit d’un pas hésitant. Il sait qu’il se trouve quelque part entre le Lidl de Herstal et l’Aldi d’Ans, mais il a un peu trop mélangé la fumée de produits agricoles étranges et la picole. Il se demande quel chemin prendre pour rentrer chez lui. Ce faisant, il entame effectivement l’Aldi dance : il reste sur place, figé comme s’il attendait, derrière un caddie surchargé, que les trente personnes le précédant aient enfin fini d’accabler une caissière exténuée.

Il n’arrive pas à faire fonctionner valablement son cerveau embrumé. Pour finir, il s’assied sur un pas de porte, le temps de reprendre ses esprits. Mais juste comme il fait cela, un flash lui illumine les lobes frontaux. Il voit… Il voit un homme, petit et mince, aux longs cheveux blonds. Couché dans une baignoire emplie d’eau savonneuse, il porte une paire de brassières gonflables de couleur orange : on n’est jamais trop prudent. Il est en train de se câliner le trois pièces reproductif tranquillement, en chantonnant. François l’entend, assis sur cette pierre bleue qui lui gèle les fesses… Il entend la voix mélodieuse qui résonne entre les parois carrelées de la salle de bains et qui murmure ce refrain connu de tous : « Elles sont toutes, belles, belles, belles, comme Steven Defour[1] ». C’est ce moment qu’un lecteur mp3 choisit pour prendre son envol dans l’air chargé de vapeurs parfumées : il tourbillonne, ses écouteurs lui font comme la queue d’une comète… Il le voit ! Il le voit !! L’effroi le fige. Il sait qu’inéluctablement, il finira sa trajectoire dans la baignoire… La chanson que l’homme chantait a changé. C’est désormais « Ta marraine pérore en bikini[2] » et ses rythmes primesautiers. François porte ses mains à son visage pour ne pas assister à l’horrible spectacle. Mais rien n’y fait : le petit appareil noir entre en contact avec la mousse, la faisant voleter en tout sens et puis… un éclair fulgurant zèbre la salle de bain ! Soudain, ne restent plus dans la baignoire, que les deux brassières oranges, dérisoires témoins du dernier envol pris par l’âme du baigneur désintégré.

   Papa ! », hurle-t-il, le regard noyé.

Pas de chance, son cri de désespoir vrille l’air citadin juste au moment où un flic se penche sur lui pour s’enquérir de son état de santé. Le digne représentant de l’ordre public sursaute. Il se redresse d’un seul coup, ombrageux. Il rejette son képi en arrière et se passe les pouces dans le ceinturon, qu’au moins personne n’ait l’idée de rigoler, on ne sait jamais. Il met un moment à rassembler dans sa tête tout ce qu’il vient de se passer. Il y met de l’ordre méticuleusement, puis décide que François François se fout de sa gueule, conclusion qui, en vérité, lui déplaît foncièrement.

Le gros flic l’attrape par le bras, lui passe les menottes comme au premier footballeur international marocain venu, et l’embarque manu militari, en dépit de l’intensité de son chagrin. Il traîne sur le trottoir le malheureux qui n’en finit plus de sangloter des « Papa, reviens, je t’aime… », puis le balance sans douceur à l’arrière d’une voiture de patrouille avant de lui éructer de sa grosse voix :

   On va aller vérifier au commissariat si tu es mon fils ! Et si c’est bien le cas, je te promets de te flanquer une fessée dont tu vas te souvenir !

   Non, pitié… Mon papa s’est désintégré… », articule difficilement François d’une voix plaintive.

   Ouais… Eh bien, on trouvera un syndicaliste pour voir si on peut le  réintégrer.



[1] Wild hard trash remix du bien connu « Bonnes, bonnes, bonnes, comme des Pommes au Four »

 

[2]Adaptation libre du tube mondial « Les Murènes du Port de Varsovie ».

Samedi 2 mai 2009, 08:00 heures, un appartement de Neerpede

Dès son entrée, Olga se rend compte qu’il se passe quelque chose d’étrange. Elle entend comme un bruit de machine, ainsi que des ahanements… Elle craint de déranger : on dirait que le Maître est occupé à faire une bonne manière à une quelconque femelle en chaleur. Elle sait comme il respire fort quand il se positionne derrière son cul pour lui planter énergiquement sa grosse biroute toute gonflée dans le soubassement. Elle s’est même préparée à la chose, se lubrifiant discrètement l’entrejambe pour échapper aux gerçures et autres irritations, car elle a appris que le Sporting joue ce week-end. Elle a un mouvement pour s’en retourner à la porte, mais sa curiosité féminine l’emporte. Elle se signe à tout hasard, avance dans le hall à pas de souris et entrouvre la porte du salon…

   Ah ! Vous voilà enfin, Olga ! », tonne le Maître de sa voix de stentor. « Vous êtes un peu en retard aujourd’hui ! »

La jeune Polonaise contient son étonnement : vêtu seulement d’une montre chronomètre et d’un string léopard mauve et blanc duquel déborde sa forte paire de testicules, le Maître est en train de s’escrimer sur un engin diabolique. Il est en nage. De part et d’autre de la machine, une large flaque de sueur s’étale sur le parquet.

   Moi excuse, Maître », parvient-elle à déglutir. « Qu’est-ce qui se passe ? Toi faire fitness maintenant ? »

   Eh oui, Olga ! Je veux être comme le Sporting : Mens sana in corpore sano. Vous comprenez ce que cela veut dire ?

   Non, pas comprendre, Maître.

   C’est pas grave, vous n’êtes pas la seule. C’est du latin, et de nos jours, la culture se perd, hélas… La culture latine, Olga ! La mère de toutes nos cultures, à nous tous ! Enfin presque… », tempère-t-il en se rendant compte qu’il vient de dire une connerie à la charmante jeune femme slave qui le regarde, ébahie, s’escrimer sur sa machine de mort. « Quand je vois les jeunes en train d’écouter leurs râperies pour déficients intellectuels avec sur les oreilles, des écouteurs gros comme des couilles d’éléphant, je me dis que le pire est à venir… Mais je vais quand même vous expliquer, que vous ressortiez moins conne que vous n’êtes entrée. Non, non, laissez tomber, vous me remercierez une autre fois ! »

  

   Mens sana in corpore sano : un esprit sain dans un corps sain ! Pour l’esprit, je n’ai jamais eu de problème, tout le monde sait ça. Donc, j’ai décidé de travailler mon corps. De l’assainir ! Mais évidemment, tout a un prix, je n’ai pas besoin de vous détailler le mercantilisme de la société de consommation dans laquelle nous nous mouvons ! Eh bien, c’est dans la perspective de cet ensemble d’éléments que je me suis résolu à acheter le « Superflex Ultrafast Comfortbody Expert » qu’on avait vu à la télévision l’autre jour. Vous vous souvenez ?

   Oui Maître…

   Et donc, maintenant, je fais comme la radasse blondasse et hommasse de la TV : je suce !

Peut-être par la force de l’habitude, Olga avale sa salive. Elle se rappelle cette américano-greluche avec sa coiffure alambiquée, son maquillage de clown et ses biscotos de lutteur de foire, qui expliquait comme le « S.U.C.E. » reléguait tous ses prédécesseurs au rang de pitoyables antiquités.

   Ça bien, Maître suce », finit-elle par dire. « Pas toujours les mêmes… ».

   Comment ? Quoi ? », réagit-il sourcilleux. « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Olga, expliquez-vous ! Vous aussi, vous avez envie de sucer ? Aucun problème, je vous laisserai disposer de la machine tout à l’heure. Mais on ne comptera pas le temps que vous passerez dessus dans vos gages, hein, faut pas déconner ! »

   Non, merci, Maître. Je vouloir dire pas toujours les mêmes avec gros biceps et ventre chocolat !

   Ah oui, d’accord ! Évidemment, c’est dur comme exercice ! Ce n’est pas pour des faibles femmes, c’est pour des hommes, des vrais ! Mais vous verrez, Olga ! Dans quelques jours, vous ne me reconnaîtrez plus ! Je serai devenu un athlète ! Un athlète, Olga ! Vous m’entendez ?

   Oui Maître », acquiesce-t-elle en détectant toutefois un changement d’attitude dans le chef du Maître. « Vous vouloir bière ? »

   Une bière ? Mais vous rigolez, ma parole ! Quand on fait du sport, Olga, on boit de l’eau ! De l’eau claire ! La bière c’est pour après !

Comme si la perspective de trucider une cannette de Jupiler l’avait dopé, il augmente encore le rythme. L’appareil grince, couine et vibre sous les poussées qu’il déploie. À un point tel que la jeune femme sent le parquet de l’appartement trembler au rythme des efforts titanesques déployés par le Maître. Elle n’est pas la seule : on entend soudain des coups sourds frappés au mur.

   Silence ! », rugit une voix.

   Silence vous-même, vieille lopette ! », renvoie fortement le Maître. « Si vous croyez que vous allez m’empêcher de m’entraîner, vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’à la sortie de votre pauvre bite ! »

   Cessez ce vacarme ou j’appelle la police !

   Police ? », hoquète Olga, qui se souvient avec crainte du temps où elle vivait sans papiers à Bruxelles.

   Mais oui, c’est cela, appelez la police, espèce de tafiole dégénérée ! », rugit le Maître en haussant encore la cadence. « J’en profiterai pour expliquer aux flics comment vous faites pour arriver à mater la grosse du troisième quand elle va aux cabinets ! »

   Jules ! », fait une voix féminine au-delà du mur. « C’est vrai ce qu’il dit, là, le con d’à côté ? »

   Évidemment que c’est vrai ! », rigole le Maître à gorge déployée. « Il s’en est même vanté au comptoir du bistrot d’en bas ! Il paraît qu’elle a les poils du cul noirs comme du charbon ! Et une de ces touffes !.. »

   Espèce de gros dégueulasse ! », hurle la femme.

On entend des cris, des bruits de vaisselle brisée, des chocs sourds produits par l’imprévisible et brutale lévitation de parties indéfinies du mobilier de l’appartement voisin. Des protestations aussi, des suppliques déchirantes, des extraversions onomatopéiques, des insultes meurtrières, des injures blasphématoires, des hurlements vengeurs, des menaces génocidaires… Olga est mal à l’aise, elle reste plantée au milieu de la pièce, effrayée par le déchaînement de violence qui vient de déferler sur le logement d’à côté. Le Maître rigole de plus belle avant de ralentir le rythme.

   Ah, j’arrête », souffle-t-il. « Ces connards m’ont déconcentré. Allez me chercher une bière, Olga ! Et puis, foutez-vous à poil, bordel ! Si vous croyez que c’est mon genre de me balader en string léopard devant une femme habillée de pied en cap ! »

Samedi 2 mai 2009, 08:30 heures, un commissariat de Liège

Attaché au dossier de sa chaise par les menottes qui lui enserrent les poignets et les blessent, François François sanglote toujours, tout en essayant d’échapper à la brûlure qu’inflige à sa rétine, la lumière trop blanche d’une vieille lampe de bureau braquée sur son visage défait.

   Récapitulons », lui lance le gros flic, en bras d’une chemise bleue décorée, sous les aisselles, de fortes auréoles de transpiration. « Donc, tu es sorti de cet endroit… Comment s’appelle encore ce boui-boui ? »

Il chausse une paire de lunettes règlementaires et cherche à retrouver le nom du dancing parmi les paperasses toutes plus officielles l’une que l’autre, qui jonchent sa table de travail. Bien que diminué, François François est plus prompt que lui.

   Le Tcherrè Moune », murmure-t-il, au bord de l’épuisement.

   C’est ça… Tu sors de cet euh… établissement, et d’un seul coup, tu as un éblouissement comme quoi en fonction de rapport au sujet duquel, succinctement, que je suis ton père.

   Mais non », pleurniche François. « Je me tue à vous dire que… »

   Ta gueule !

Le flic tire une bouffée à un mégot puant et la souffle au visage de François.

   Arrête de te tuer à nous dire ! On n’est pas du genre à commettre des bavures… ». Il balance un nouveau nuage de fumaga dans les narines du malheureux qui en attrape une quinte de toux, avant de poursuivre, menaçant : «  À moins que… »

   Je vous en supplie », implore François. « J’ai eu un flash sur la mort de mon père… Mais ce n’est pas vous ».

   Ah, ça non ! Moi j’ai pas eu de flash !

   Et de toute façon, s’il en avait eu un, on se serait bien démerdé pour le faire sauter », ricane un autre flic.

Un éclat de rire énorme secoue la petite pièce qui sent la sueur et la clope refroidie.

   Ah, saint nom di Diou », soupire le gros policier en s’essuyant les larmes des joues quand son fou rire s’est calmé. « Bon, mais arrête, à c’t’ heure, hein, Léon, comment veux-tu qu’il nous prenne au sérieux, c’t homme-là ? »

   Ça c’est facile », rigole Léon.

Il s’approche de François et lui balance une solide mandale dans la figure.

   Alors ? Est-ce que je suis un comique ? », lui demande-t-il.

   Non, pitié », gémit le pauvre homme, alors qu’un fort sifflement lui résonne à l’oreille.

   Mauvaise réponse ! », reprend Léon, sinistre. « Si on m’invite systématiquement aux diners de mariages ou de communions et même aux divorces et enterrements, c’est bien parce que je suis le boute en train du commissariat ! »

Et vlan, il lui balance une deuxième baffe, sur l’autre joue !

   Je vous en conjure… C’est un malentendu !

   Eh bien, avec ce que je viens de te coller, il n’y en aura plus, de malentendu ! », fait Léon finement en décochant un clin d’œil au gros.

Ce dernier fronce les sourcils. Son visage exprime une perplexité certaine.

   Ben oui, si avec deux baffes comme ça ses oreilles ne sont pas débouchées…

  

   Allez, quoi… Mal entendu, oreilles débouchées…

Le gros éclate à nouveau d’un rire tonitruant. Il faut attendre près d’une minute avant qu’il se soit calmé.

   Bien, récapitulons », reprend-il à l’adresse de François François en se retroussant les manches. « Tu sors du Tcherrè Moune et là, tu t’assieds à terre parce que ton père s’est désintégré et que c’est moi qui dois le remplacer, c’est bien ça ? »

   Mais non, écoutez, c’est un malentendu…

   Ah, je crois que je n’ai pas tapé assez fort… », regrette Léon, assis à califourchon sur une chaise bancale.

   Pitié, je vous en supplie », tremble François en relevant la tête.

Ses joues lui chauffent, elles sont rouge vif, de même que ses oreilles.

   Je… Je suis aide vice-sous-secrétaire adjoint en second de…

   De ? », reprend le gros flic, l’air intéressé.

   Du Standard… », avoue François François.

Dans son coin, Léon émet un sifflement admiratif.

   Mazette…

   Relâchez-moi, je vous en supplie à genoux. Je vous promets que je vous obtiendrai des abonnements en soldes pour la prochaine saison…

   Tentative de corruption de fonctionnaires », murmure Léon comme pour lui-même. « Ça va chercher loin, ça, mon gaillard ! »

   En effet », opine le gros flic. « D’autant plus que nous sommes tous les deux supporters du FC Liège ! »

Un silence menaçant plane soudain sur la petite pièce, tandis qu’un ange passe en ricanant, un maillot sang et marine sur les épaules.

   Et ta mère, elle ressemble à quoi ? », demande soudain Léon. « Parce que si elle est bonne, mon pote Robert, là, il voudra peut-être quand même bien être ton père… Hein, Robert ? »

   Faut voir… », répond l’autre, hésitant.

   Bah, c’est tout vu, hein ! Avec la tronche qu’il a notre client, elle doit pas trop rouspéter pour prendre dans son cul, sa vieille pute de mère. Déjà que c’est sûrement par là qu’elle l’a accouché !

   Maman… », s’effondre à nouveau le malheureux.

Samedi 2 mai 2009, 09:30 heures, un appartement de Neerpede

Une cannette de Jupiler à la main, le Maître se prélasse dans la douceur d’un vaste jacuzzi empli d’une eau tiède et parfumée, à la surface de laquelle flottent des paquets de mousse mauve. Assise face à lui, deux mètres plus loin, Olga tient à la main un objet noir, de forme parallélépipédique. Ses beaux seins d’un blanc laiteux, se balancent délicatement au rythme des vaguelettes qu’elle déclenche dans la vasque en tournant une mollette située sur le boîtier de contrôle. Toute en marbre mauve, la salle de bains est décorée de plantes vertes éclairées par des spots encastrés, censés remplacer la lumière solaire dont elles ont besoin.

   Faites souffler une petite brise, Olga, je souffre d’une pointe d’hyperthermie…

   Thermos café, Maître ? », s’étonne la blonde.

Le Maître lève les yeux au ciel. Décidément, il faudra qu’un jour il se décide à lui donner des cours de langue. D’une autre façon que celle qu’il lui pratique d’habitude.

   Jamais de café après un exercice violent, Olga, vous voudriez que je me claque le cœur comme on explose une capote de mauvaise qualité avec une demi-pute dans les chiottes d’un bistrot mal tenu ? Non, faites juste un peu de vent, j’ai chaud, quoi !

La Polonaise triture un curseur sur son boîtier et un doux zéphyr se met à rafraîchir la pièce, agitant mollement les feuilles des plantes vertes.

   Ah, comme on se sent bien… Il ne manque que le sable et les petites poufs en string mauve à pois blancs ». Un doux sourire s’ébauche sur son noble visage. « Pour un peu, on se croirait en vacances ! »

   Oh, moi mieux ici », rétorque Olga en faisant la moue. « Vacances, Pologne. Ça pas Espagne… »

   Eh oui… Nous sommes tous esclaves de notre passé, quelque part », philosophe le Maître. « Et parfois, il nous faut assumer certaines obligations… »

   Obligations ? Moi allée Luxembourg un jour, avec amie prostipute placer argent. Ville jolie, bien manger…

   Jolie ville, vous pouvez bien le dire ! Savez-vous que Luxembourg est inscrite au patrimoine de l’humanité de l’UNESCO ?

   Ça bien…

   Oui, bon, mais enfin, on est samedi, les banques sont fermées ! Faites-nous des bulles, ça me massera le dos ! Et épargnez-nous vos remarques fiscalement évasives, d’ici à ce que je me ramasse les sbires de Reynders sur la bosse…

Olga tripote à nouveau son boîtier, mais rien ne se passe. Elle s’énerve quelque peu, puis soudain, de formidables bulles jaillissent du fond de la baignoire comme autant de ballons de basket qui viennent crever à la surface de l’eau.

   Arrêtez ! », crie le Maître, secoué dans tous les sens, d’autant plus que la brise délicate de tout à l’heure vient de se muer en véritable ouragan…

Malheureusement, la jeune femme est aussi bringuebalée que lui, sinon plus. À un point tel qu’elle en laisse échapper le boîtier, lequel tombe à l’eau, précédant de peu la cannette de Jupiler. Olga éclate d’un rire sonore, bientôt imitée par le Maître. Ils finissent par s’échapper tous deux de la tempête et tombent dans les bras l’un de l’autre.

   Décidément, vous êtes une petite farceuse, Olga ! », la gronde gentiment le Maître.

La Polonaise a assez d’expérience de la vie pour savoir qu’à certains moments, il vaut mieux se taire : d’ici à ce qu’il lui vienne à l’idée de la punir… Elle se penche hâtivement au-dessus de la vaste baignoire pour tenter de récupérer le boîtier de télécommande.

   Vous m’avez fait courir un gros risque, Olga », remarque le maître en envoyant sa main lutiner l’entre-fesse offerte de la Polonaise. « Vous vous souvenez de ce qui est arrivé à Claude François ? »

   Non, Maître, pas connaître », fait la jeune femme d’une voix un peu cassée.

   Rien d’important, en fait... Mais j’aimerais bien que vous mouilliez un peu plus, concentrez-vous, bordel !

La caresse dont il gratifie Olga se précise. De son côté, elle a retrouvé la télécommande. Le vent diminue, ainsi que les bulles... Elle pose l’objet sur un rebord de marbre et prend appui sur le fond de la baignoire.

   C’est plus sympa de se prendre deux doigts dans la moule que de frotter les crottes des chiens, hein, salope ! », constate aimablement le Maître.

   Oui-hi-hiii…

   Deux doigts, c’est une chose », déclare-t-il quand il juge qu’elle est apte à l’accueillir en elle. « Mais ça, c’en est une autre ! », continue-t-il en lui plantant sa grosse biroute dans la chatte.

   Vouarfff », fait la Polonaise quand il s’enfonce en elle. « Pas trop fort, Maître, toi gros comme bombonne de laque ! »

Le Maître croche fermement dans ses hanches et commence à la secouer d’avant en arrière comme s’il voulait l’ouvrir en deux.

   Quelle comparaison ! », grogne-t-il. « Vous vous en êtes déjà tapé une, de bombonne de laque ? »

   Moi jamais osé, peur casser małe cipki[1]à moi », avoue-t-elle d’une voix saccadée.

   Ah, jamais osé, mais vous en avez eu envie !

La Polonaise ne répond pas : les coups de boutoir du Maître commencent vraiment à lui faire de l’effet, mais il faut qu’elle fasse attention, car à force de la secouer alors qu’elle a les bras dans l’eau, la mousse commence à monter dangereusement vers son visage.

Pour sa part, le Maître a la situation bien en mains, de même d’ailleurs que le très beau cul d’Olga. Il décide d’accélérer le mouvement.

   Wouaaaaaa, vrbrrfffff, aaaah », crie Olga en prenant son plaisir tout en tentant de ne pas se laisser étouffer par la mousse du bain.

Des coups sourds retentissent une nouvelle fois, en provenance d’une des parois de la salle de bains.

   Silence ! Il y a des enfants ici ! », crie une voix d’outre-mur.

Les rouspétances de l’irascible voisin n’ont pas le don de troubler Olga, qui prend son pied tout en avalant et en crachant de la mousse. Elles ne perturbent pas le Maître non plus, d’ailleurs.

   Et alors ? Tu oserais me traiter de pédophile, espèce de vieille merde ? Redresse déjà ta gueule et garde la pose : je viens te la casser dès que j’aurai fini cette charmante créature ! », rugit-il. « Et tiens, salope, prends encore ça, et puis encore ça, et ça aussi ! Quand tu auras fini de jouir, je te ferai la rondelle, histoire que tu ne sois pas venue pour rien ! »

   Wraouff, ahhhhh, blub, gleuffff », fait Olga, tant en écho qu’en polonais copulatif.

   Voyous ! », hurle-t-on en d’indéterminés confins…

   T’as entendu, Ducon ? », renvoie le Maître. « Après, je vais enculer cette cochonne, comme j’ai fait hier avec ta femme ! »

   Quoi ? Mariette ! Qu’est-ce que c’est que cette affaire ?

   Ouille… Ne l’écoute pas ! Il ment ! », répond une voix féminine teintée d’un fort accent bruxellois.

   Haha ! Et le point de beauté que tu as à la droite de ta chatte, il ment aussi ?

On entend un long hurlement, qui fait un peu penser au désespoir d’un loup affamé dans la steppe sibérienne un soir glacial de janvier… Un instant, le Maître se dit qu’Olga prend vraiment un pied du tonnerre, puis il réalise que ce n’est que le voisin qui crache son affliction à la face du monde…



[1] Petit félin de sexe féminin souvent apprivoisé par l’homme, et que l’on trouve sous toutes les latitudes. Plaît-il ? « Rien » ?.. Bon, d’accord.

Samedi 2 mai 2009, 10:00 heures, face à un commissariat de Liège

François François est enfin sorti de l’enfer. Appelés pour régler un problème de voisinage, les flics l’ont jeté dehors à coups de pieds dans le derrière. Il masse lentement ses poignets endoloris puis secoue la tête mollement : il ressent soudain un gros coup de fatigue. Au fond de sa poche, traînent quelques pilules colorées qu’un jour, un de ses amis, président diffus d’un club de football que nous ne nommerons pas pour éviter des emmerdes, lui a données en lui disant « Tiens, m’gameing, c’est de not’ nouvelle production, si un jour t’es naudji[1], prends-en une, ça ira mieux ».

Un peu vacillant, François entre dans un bistrot.

   Un verre d’eau, s’il vous plaît », demande-t-il au barman.

   C’est la crise, hein ! », fait ce dernier, amer, en claquant la commande sur le comptoir.

   Non, je veux juste prendre un médicament », tente François.

   Eh oui, quand on a soif et qu’on n’a pas de thunes, ça donne mal à la tête…

François ne répond pas. Il prend une pilule dans sa poche, se la pose sur la langue et l’avale avec une gorgée de flotte…

   Et les médicaments, on n’est pas près de s’en passer », reprend le barman en désignant du doigt la une de la Déhache : « Des cas de grippe mexicaine signalés à Liège ».

Soudain, devant les yeux ébahis de François, le barman vient de se changer en poulet géant. Il voit l’animal avancer vers lui puis reculer, se dandiner en faisant des « Cot cot cot » qui résonnent douloureusement à ses oreilles. Ses plumes volètent quand il bouge, il avance son bec démesuré vers le visage de son client.

   Votre verre, c’était pour la maison, cot cot cot.

Fou de peur, François dégage en vitesse. Il trouve vaille que vaille une ouverture dans le grillage du poulailler et s’enfuit. La rue est bizarre, parsemée de trous. Il voit passer un tracteur, avec une superbe Bresse-Gauloise au volant… Il n’en peut plus, il manque de trébucher sur une forte déjection de porc. Un canard de barbarie le retient par l’aile…

   Faites attention ! », lui dit-il. « Les gens laissent chier leurs cochons n’importe où de nos jours, c’est dégueulasse. Vous feriez mieux de voler, comme moi ».

Le cerveau en folie, François le voit se mettre à courir avant de déployer ses ailes. Il a les pattes moites. Il se lisse le plumage, ne sachant vraiment plus quoi faire. À une vingtaine de mètres de lui, surgit un renard gigantesque. Il ouvre une sorte de boîte et y prend des œufs énormes en jetant un regard soupçonneux alentour avant de s’enfuir à toutes jambes…

Une grosse Gâtinaise se met à hurler.

   Au secours ! On enlève mes enfants !!

Pris de panique, François recherche des yeux le poulailler dont il est sorti, espérant pouvoir s’y réfugier, mais il ne voit rien d’autre que des grillages… Il s’assied par terre, ses pattes repliées sous lui et se met à sangloter.



[1]Fatigué

Samedi 2 mai 2009, 10:30 heures, un appartement de Neerpede

Mariette s’est collé l’oreille à la paroi. Elle n’aurait pas dû, évidemment, c’est un peu comme ramasser elle-même des bâtons pour se faire battre. Mais, répandu sur son lit, son mari continuait de hurler à la mort et, faute de se scotcher une portugaise au mur, elle ne serait pas parvenue à se rendre compte de ce qui se passait chez le Maître.

Elle a entendu le moment où ce dernier a pété le rond de sa poufiasse polak : quand la douleur le dispute au plaisir et au désir, les femmes ont une façon de crier qui ne saurait tromper une vieille salope comme Mariette. Elle a regretté qu’il n’y aille pas plus fort, histoire d’estropier l’oignon de cette sale pute pour quelques semaines. Rien qu’à cette idée, elle a dû se mordre le poing pour ne pas crier à son tour, cependant que ses jambes s’écartaient toutes seules dans un mouvement réflexe. Elle ne put toutefois retenir un gros soupir, vite repris en écho de la chambre voisine :

   Houhouhouhou !

   Chut ! », s’agaça-t-elle tandis que son index filait entre ses cuisses.

Elle a cherché son bouton parmi les froufrous avant de renoncer, admettant rapidement l’inanité de sa démarche : « Ça est un truc de gamine en pleine zieverderâ[1], de se tripoter avec l’oreille collée au mur », reconnut-elle. « Une vraie femme sait ce qu’elle doit faire quand elle a la gamelle qui chauffe ! ».

Résolue, elle a remis un peu d’ordre dans sa tenue, puis a dévalé les escaliers quatre à quatre, sans même une pensée pour son vieux kroumir, toujours occupé à se prendre pour un canidé des régions glacées.

C’est une ex-belle femme qui a pris un jour, la décision de fêter son quarantième anniversaire une fois par an. Dotée d’une forte poitrine et d’un postérieur assorti, elle s’est aussi persuadée que les hommes préfèrent les dodues, ce qui lui a permis de revendre sa collection de bouquins de Montignac à un prix intéressant : ils étaient comme neufs. Elle se teint les cheveux en blond cendré et passe quotidiennement un temps abominable à s’oindre la gueule de toute une chiée de lotions, pommades et autres gels antirides, histoire de bien montrer au monde qu’elle n’a pas abandonné la lutte contre l’accumulation des ans. De la même manière, elle se rase la chatte scrupuleusement jusqu’au trou de cul : elle a fait sienne la devise des scouts, elle est toujours prête. Et puis, à quoi cela ressemblerait-il de vouloir prolonger sa jeunesse tout en laissant la grisaille lui envahir l’entresol ?

Elle est entrée dans une épicerie, a raflé un sixpack de Jupiler, histoire de ne pas débarquer les mains vides, et est allée sonner chez le Maître. C’est Olga qui lui a ouvert, un peignoir mauve vaguement jeté sur ses rondes épaules.

   Quoi toi voudres ? », lui a lâché la Polonaise, le visage défait.

   J’ai une fois bien rendez-vous avec le Maître ! », a rétorqué Mariette d’un ton péremptoire.

   Rendez-vous ? Toi pas plutôt vouloir prendre dans ton cul ?

   Dans mon cul ? Et puis quoi encore ? Le dernier qui a essayé de mettre dans mon cul, il est encore toujours en train de tourner autour de la statue de Godefroid de Bouillon ! Ara !

   Dommage, car cul à moi justement un peu usé », déplora la blonde en lui ouvrant la porte au moment même où le Maître commençait à s’impatienter.

   C’est pas un peu fini les parlotes, les viandasses, là ? J’ai la bite qui poireaute !!

Mariette est entrée, elle s’est déshabillée en un clin d’œil, a pompé un peu le nœud du Maître histoire de ne prendre aucun risque de déjantage impromptu, puis elle lui a tourné le dos et s’est penchée en avant en déblayant de ses mains aux ongles soigneusement faits, la gelée tremblotante de ses fesses. La biroute du Maître lui a visé l’œil de bronze et s’est engouffrée dedans sans autre forme de procès.

   Arghwraouuff ! », a fait Mariette quand elle s’est rendu compte qu’il lui poussait une seconde colonne vertébrale, avant d’ajouter, mutine, à l’attention de la Polonaise : « Chaque sa tour », pendant que cette dernière filait à la salle de bains pour s’oindre l’issue de pommade apaisante.

Un quart d’heure plus tard a retenti dans tout l’immeuble le cri de victoire habituel du Maître.

   Goaaaaaaaaaal !

   Houhouhouhouh… », lui a répondu longuement un lointain écho.

Tout est beaucoup plus calme maintenant : très dignement, le Maître s’est essuyé aux cheveux de Mariette avant d’attraper sa Déhache. Pour l’heure, il est vautré dans son fauteuil, il lit sa gazette d’un air détaché, les jambes négligemment posées sur le dos de la vieille salope, laquelle est quatre pattes devant lui, dans l’attitude du passet intelligent – ce qui ne fait pas pipi très loin, reconnaissons-le sans faire de chichis.

Après avoir fait un brin de ménage, surtout dans la salle de bains, Olga a servi une Jupiler au Maître. Sa dernière mission accomplie, elle est debout, à côté de lui. Dans une main, elle tient la télécommande de la gigantesque télévision sur laquelle repasse « Match of the Day » de la semaine dernière. De l’autre, elle rafraîchit délicatement le Maître avec un éventail mauve et blanc : il fait chaud pour la saison, en ce début du mois de mai.



[1] Déconnade.

Samedi 2 mai 2009, 11:00 heures, un élevage avicole près de Liège

Un poussin lui caresse délicatement le visage de son aile. Soudain jaillit un formidable tombereau décoré de rouge et de blanc. Un dindon de haute taille en descend précipitamment. Il est d’un noir de jais. Il s’approche de François François et le secoue.

   Wéveille-toi, putain ! », fait-il durement.

François ouvre un œil. Il se le frotte de l’aile car la luminosité est forte, tout en faisant attention de ne pas se blesser la cornée avec une volige.

   On est où ? », demande-t-il.

   Yes, it’s me ! Allez, debout ! Wake up ! Tu dowmiwas dans l’autocaw !

Il relève François d’une seule traction du petit doigt et l’amène, en suspension, vers le tombereau. Aux fenêtres, trois petits garçons en habits tyroliens lui font signe en riant. François reconnaît Lulu, Dodo et Reto[1]. Il leur sourit, un peu pauvrement. Le dindon ouvre une des soutes de l’autocar et le jette dedans.

   Tu peux dowmiw jusque Wawegem, pwofites-en !

François s’installe parmi les bagages, qui lui font comme une baignoire. Il est vanné, il s’endort comme un ange dans l’eau chaude, parfumée et savonneuse aux délices de laquelle il s’abandonne sans retenue. Il n’a même pas un regard pour l’énorme carte mémoire qui plane, menaçante au-dessus de lui. Assis sur le rebord du bassin, un sèche-cheveux lui sourit tendrement.



[1] Ces personnes ayant souhaité conserver l’anonymat, l’auteur a décidé de respecter leur requête, d’autant plus qu’elle était assortie d’une menace de boycott.

Samedi 2 mai 2009, 11:30 heures, un appartement de Neerpede

   Bien, c’est pas tout, il faut avancer dans la vie », déclare le Maître en claquant les fesses d’Olga. « Allez me chercher une Jupiler, il faut que je m’apprête ! »

   Toi partir ? », l’interroge la Polonaise.

   Oui, je suis invité à un barbecue cet après-midi !

   Bien ! Moi pouvoir aller voir mama malad alors ?

   Pas de problème, Olga, vous avez quartier libre ! Mais n’oubliez pas que le Sporting joue demain : je vous attends !

La Polonaise tire soudain une tronche abominable.

   Demain dimanche, Maître.

   Ah oui, c’est vrai… Merde alors, comment on va faire, nous ? », demande le Maître à sa queue.

   La vieille ? », suggère Olga.

Toujours à quatre pattes, Mariette frémit. Elle prend garde toutefois à ne pas réagir : elle sait que le Maître est intransigeant et qu’il ne tolérerait pas qu’elle rabroue la blonde. Elle est déjà contente qu’il n’ait pas rouspété quand elle lui a offert son vieux cul à la place de celui de la Polonaise. Après tout, peut-être commence-t-il à l’apprécier ?

   Ouais, mais pas tout le temps elle, hein », rouspète le Maître.

   Tout cas, moi pas dimanche », rétorque Olga, catégorique.

   Bon, on verra bien », tranche le Maître, encommissionnant ce problème crucial comme il l’a déjà vu faire quelques fois en politique. « En attendant, tout le monde débarrasse le plancher, j’ai à faire. Et toi aussi, le vieux sac, tu n’en as pas encore marre de rester à quatre pattes sans rien foutre ? ».

Samedi 2 mai 2009, 23:00 heures, une soute d'autocar à Waregem

Un fort remue-ménage réveille François François. Il entend des jurons, des pleurs, des sanglots et se dit qu’il a dû se passer quelque chose de grave. Il tente de lever la tête mais ses plumes sont toutes mouillées et il a du mal à s’extirper de l’eau de l’abreuvoir dans lequel il vient de tremper pendant plusieurs heures. Patience et longueur de temps faisant plus que force et que rage, il finit par réussir à passer la tête hors du coffre du car. Le reste de son corps suit et il tombe sur la chaussée.

Il s’examine à la lumière des réverbères : il a perdu son plumage, ses ailes sont redevenues des bras et il parvient même à marcher sans se dandiner.

   Mon Dieu, ce n’était donc qu’un rêve… », soliloque-t-il. « Un mauvais rêve, un cauchemar… »

Il regarde autour de lui. Il reconnaît les joueurs du Standard, ses amis Lulu, Dodo et Reto… Tout le monde tire une tête d’enterrement.

   Allez les gars ! Ce n’était qu’un rêve !

Personne ne lui répond. Certains ont le regard perdu dans le vague, d’autres détournent les yeux pudiquement.

   Vous ne comprenez pas ? C’était un rêve, je vous dis ! Un rêve !!

   Ta gueule, connard ! », entend-il soudain.

   Quoi ? Qui a dit ça ?

  

   Qui a dit ça, putain ?? Qu’il se dénonce, nonobstant quoi je lui fais subsidiairement un procès !

Un black énorme s’avance et lui flanque une gifle à lui désarticuler le dentier. François bascule lourdement sur l’asphalte, tout étourdi. Ses yeux hagards tombent par inadvertance sur un panneau publicitaire. Il lit : « Nollens Poultry[1] ».

   Mon Dieu, non… Ça recommence, ce n’était pas un rêve…



[1] Élevage avicole faisant partie des sponsors de Zulte-Waregem.

Dimanche 3 mai 2009, 10:00 heures, un appartement de Neerpede

Mariette frappe discrètement à la porte. Elle patiente quelques secondes, tout en remettant en place un de ses nichons, lequel avait des tendances à vouloir appliquer un peu trop à la lettre, la résolution des Nations Unies au sujet de l’auto-détermination des peuples du monde.

Devant l’absence de réponse, elle frappe plus fort…

   Entrez, chienne !

Un écho lui répond dans le lointain : « Houhouhouhou… ». Elle n’en cure : son mari est plus âgé qu’elle de six mois et elle n’en a rien à foutre de sa vieille bite. Elle ne se soucie pas plus de l’insulte que le Maître vient de lui faire : il dit ça pour rigoler, c’est évident ! Le côté positif, c’est qu’il est réveillé, se dit Mariette, tandis qu’une chaleur soudaine lui envahit le bas ventre. Elle pousse la porte… Elle se fige : l’appartement est littéralement dévasté. Au milieu du salon, élégamment vêtu d’une montre et d’un capteur de pulsations cardiaques, le Maître est en train de transpirer sang et eau sur son « Superflex Ultrafast Comfortbody Expert ».

   Ah, c’est vous… », l’accueille-t-il. « Soit… Faute de caille, on mangera de la dinde… ».

Mariette regarde avidement ses muscles saillants, luisant sous la transpiration de l’effort. S’il ne tenait qu’à elle, elle s’offrirait volontiers deux doigts de crapuleuse main basse, séance tenante. Un reste de pudeur la retient.

   Godferdoeme[1], comme vous êtes beau… », se contente-t-elle de soupirer.

   Je suis Anderlechtois », lui répond le Maître dans un de ces accès de modestie qui l’honorent.

   On dirait que vous avez eu un peu de visite hier ?

   Non. Pourquoi cette question ?

   Awel… Ça est un peu le brol ici, nèwo[2].

   Ah oui… C’est juste que l’arbitre était mauvais hier soir. Je me suis laissé emporter par ma fougue naturelle. Je ne supporte pas l’injustice, ni l’iniquité et encore moins la connerie, Mariette, retenez cela et ne l’oubliez jamais. Jamais, vous m’entendez ?

   Oui, Maître.

   Bien. Foutez-vous à poil, j’ai envie de voir si votre cul n’aurait pas été touché par la grâce, on ne sait jamais. Allez me chercher une Jupiler, aussi ! Et faites-moi couler un bain ! Vous mettrez de l’ordre pendant que je me laverai ! Faites les choses comme il faut, et dans l’ordre, hein ! Je contrôlerai et je n’hésiterai pas à sévir, vous me connaissez, je ne suis pas une tapette mollasse comme votre décédant de mari ! Je veux du sérieux et de la discipline !

Il ralentit le rythme, puis descend de sa machine. Il engloutit sa bière en un temps record, jette la cannette à terre et balance une forte claque sur le pétard de Mariette.

   Allons, allons, un peu de nerf ! », la chapitre-t-il pendant que les fesses de la grosse s’applaudissent à tout rompre. « Vous n’avez pas encore intégré le fait que je ne supporte ni la paresse, ni la fainéantise, ni le laisser-aller ? Vous allez bouger, hein, c’est moi qui vous le dis ! »

   Bien Maître…

   Mon bain, bordel ! Il coule ou quoi ? Je n’ai pas que ça à faire aujourd’hui : c’est le jour T comme Tubize !!

   Houhouhouhou…

   J’ai dit Tubize, vieux con, pas tu baises ! », rugit le Maître.

Il se rend aux toilettes, s’empoigne la bite à deux mains et se met en devoir d’évacuer ce qu’il lui reste de liquide, après ses deux heures d’exercice surhumain.

   And we all love Sporting ! », entonne-t-il.

Cinq minutes plus tard, la pissotte est aussi pleine que la baignoire. Le Maître secoue fortement sa biroute tout en scandant « Tubecq, Tubecq, on t’aimait bien ! »

Il fait irruption dans le salon et voit Mariette en train de passer nonchalamment un plumeau de swiffer entre les coupes, médailles et autres objets d’art dédiés au Sporting qui garnissent l’étagère du fond. L’agacement le gagne derechef, à la vue de l’indolence de la grosse.

   Vous ferez aussi la pissote, Mariette, ça a éclaboussé, comme d’habitude. Et mettez un peu d’ardeur à votre tâche, bordel de merde ! On dirait que vous allez vous endormir !!

Il décroche du mur une cravache de cuir tressé – rien à voir avec les petits machins plastochards vendus € 3,90 chez Décathlon[3] – et en cingle les fesses de la femme.

   Du nerf, boudin ! », la morigène-t-il. « C’est dans le travail que l’homme trouve ses vraies valeurs ».

Mariette crie. Non qu’elle ait vraiment eu mal, mais elle se dit que si elle ne réagit pas, il va frapper plus fort. Cela ne serait peut-être pas pour lui déplaire mais teigneux comme elle le sait, elle s’en voudrait de le mécontenter : il serait capable de la jeter dehors ! Elle s’active donc…

   Et il n’y a pas que l’homme à trouver le sens de sa vie dans le travail et l’abnégation : la femme aussi ! », poursuit le Maître en la cravachant à nouveau. « Donnez-moi mon Foot-Magazine, j’aime lire ces âneries pendant que je trempe, ça me détend. Vous m’apporterez une bière toutes les sept minutes, ne m’obligez pas à vous rappeler à l’ordre, j’ai horreur des distraits, des écervelés et autres inattentifs ! Et tâchez que tout soit propre et rangé quand j’aurai fini, sinon vous allez me fâcher : je suis sur les charbons ardents, ce n’est pas le moment de me faire chier ! ».



[1] « Palsambleu », dirons-nous afin d’éviter de choquer les convictions d’Olga.

[2] « Eh bien… C’est un peu le souk ici, n’est-ce pas ».

[3] Où l’on trouve aussi des colliers de chien et des harnais pour cheval à des prix ma foi, très raisonnables, du moins pour l’usage que l’on en fait, hein, salope !

Dimanche 3 mai 2009, 11:00 heures, un bureau secret de Liège

Il y a des bougies partout. Des candélabres, des cierges, des chandelles, des brûle-parfums… Debout au milieu de la pièce, revêtu de sa tenue rouge et blanc de grand prêtre, François François empoigne une poupée décorée de mauve et de blanc.

   Au nom des pouvoirs occultes… », entame-t-il solennellement.

Un petit coup de vent fait voler une des tentures qui aveuglent les fenêtres de la pièce.

   Ah non, ça ne va pas ! », s’interrompt le grand prêtre. « S’il ne fait pas sombre, le pouvoir restera, mais on ne l’aura pas occulte ! »

Un fidèle se lève et va rattacher la tenture…

   Au nom, donc, des pouvoirs occultes, brûle dans les flammes de l’enfer ! », reprend-il en lâchant la poupée au-dessus d’un braséro.

Le jouet de plastique tombe sur les braises fumantes et s’enflamme instantanément, dégageant une fumée nauséabonde, tandis que les fidèles entament une danse barbare tout en psalmodiant un truc bizarre, incongru et saugrenu : « Et avalons, et avalons, et avalons, c’est du moka… »

François François regarde avec délectation la poupée se tordre et fondre. Il respire la fumée à pleins poumons, au bord de l’extase. Une transe s’empare de lui, il tombe… Son regard se voile, il voit… Il voit un juke-box énorme s’envoler de Bierset dans un boucan d’enfer. François le regarde déchirer les nuages dans le scintillement magnifique de ses chromes. Soudain… Soudain son moteur a des ratés. Il balbutie, hoquète… François ne l’entend plus.

   Au secours ! », hurle-t-il.

Mais c’est peine perdue. Le juke-box retombe vers la terre, de plus en plus vite… Sa musique frappe les oreilles de François !

Il voit, cinq mille mètres plus bas, un homme couché dans une baignoire. Il chante sur la musique du juke-box : « Si j’avais un peu d’pot[1], je gagn’rais tous les jours… ».

   Non ! Pas ça !!

Hélas… L’énorme machine vient s’écraser dans la baignoire en une gerbe apocalyptique, assourdissante. La fumée de l’explosion se dissipe lentement. À la surface de l’eau, ne reste plus qu’un petit bout d’écharpe rouge et blanc sur lequel on peut lire « …pion », ainsi qu’un morceau de jambon Daerden.

   Papa ! », sanglote François au comble du désespoir.



[1]Transe hardcore ultradance remix de « Si j’étais pas marteau », techno-demoniac cover de « If I had a hammer », de Trini Lopettez.

Lundi 4 mai 2009, 02:30 heures, un appartement de Neerpede

Le Maître rentre chez lui, un peu déçu par la piètre prestation dont son Sporting a été l’auteur à Tubize. Mais entendons-nous bien, il en faut plus pour l’abattre : rien n’est encore fait au plan du championnat et de plus, reçu dans les salons VIP du club selon son rang, il s’en est jeté quelques-uns derrière la cravate pour se soutenir le moral. Il pousse la porte d’entrée sans prêter attention au loup dont il entend les hurlements dans le lointain. Il se dit bien qu’un de ses couillons de voisins aurait pu prendre l’initiative de prévenir la SPA, ou alors au moins les flics, pour que l’on vienne soulager cette pauvre bête… Mais après tout, il s’en tape : il est porteur d’une saine fatigue due aux litres de bière qu’il a ingurgités et ce ne sont toujours pas ces hululements diffus qui pourraient l’empêcher de dormir en paix.

Toutefois, dès son entrée dans la pièce de séjour, c’est un spectacle parfaitement inattendu qui s’offre à la grande noblesse de son regard : nue comme un ver, Mariette a fait basculer son « Superflex Ultrafast Comfortbody Expert » sur le côté. Accroupie au-dessus de la machine, elle se sert d’une de ses poignées d’une manière qui n’est guère décrite dans le manuel d’utilisation, du moins pas dans ce que le Maître en a lu. Étant donné qu’elle avait besoin de ses mains pour soutenir son mouvement, elle s’est plantée une pince à linge sur chacun de ses tétons pour se donner l’illusion de se faire entreprendre par un amant attentionné.

   Bordel, mais qu’est-ce que vous foutez, Mariette ? », s’étonne-t-il.

Surprise, elle se relève promptement, ce qui fait un bruit bizarre, un peu comparable à celui que fait un évier rempli d’eau de vaisselle au moment où on en ôte la bonde.

   Och, je m’excuse, Maître », bredouille-t-elle, confuse. « Ces poignées sont si belles et je me sentais si seule en vous attendant… ‘K kon ma ni weirhâven[1] ».

   Mais enfin merde quoi, espèce de vieille chaudasse ! Vous avez renversé ma machine !!

   Sivouplè… Je m’excuse, je m’excuse…

En colère, le Maître s’avance, attrape les deux pinces à linge et les arrache d’un geste sec avant de les jeter à terre. Le regard de Mariette se voile.

   Ouille oué, mon grand spadassin ! Brutalise-moi une fois bien ! Punis-moi, fais-moi mal que les larmes spittent dehors de mes yeux !

   Bordel, mais c’est que ça me tutoierais, cette engeance ! Fermez-la, pauvre connasse ! Nymphomane d’hospice ! Vous savez combien ça coûte, ce genre d’engin, espèce de sous-pute ?

   Non, Maître…

   Non, Maître », la paraphrase-t-il, méprisant. « Je vais vous le dire, Mariette : vous avez intérêt à n’avoir rien faussé ni abimé ! Sinon vous me rembourserez. Et pour trouver une telle somme, eu égard à votre niveau, vous en aurez pour dix ans à arpenter les trottoirs des environs de la gare du Nord sous la coupe d’un maquereau sadique et drogué !! »

Rageur, il va pour redresser le SUCE mais interrompt vite son mouvement.

   Déjà, commencez par me nettoyer cette poignée ! D’ici à ce qu’elle dégage des odeurs de vieille crevette quand je m’entraînerai… Ou pire, un délicat fumet d’andouillette, car vicelarde comme je vous connais, je ne m’étonnerais de rien !

   Ah ça non, Maître, ik zweir het a…[2]

   Taisez-vous ! Vous me fatiguez… D’ailleurs, je suis fatigué ! Et je dois pisser, en plus… Venez avec moi. Vous allez me la tenir pendant que je pisserai, au moins vous servirez à quelque chose. Après, vous nettoierez la pissotte car ça va sûrement éclabousser avec tout ce que j’ai bu et j’ai horreur de ça. Et ensuite, vous me désinfecterez cette poignée, vous redresserez la machine et vous retournerez pomper la nouille à votre vieux kroumir pour votre punition !

   Och non, Maître, pas ça, astableef[3]… Laissez-moi dormir ici, je me ferai si petite qu’un pouchenelle[4]

   Je me demande bien comment vous feriez ça, avec votre cul qui ressemble à une porte de garage. On fera comme j’ai dit !

Vaincue, la femme baisse la tête, contenant sa déception.

   Vous n’allez même pas une fois me mettre, sivouplè ? Vous allez me laisser partir en écrabouillant tous mes espoirs, comme on écrase une frite par terre à la foire du Midi ?

   Vous tirer en plus ? C’est hors de question ! Après un match nul, vous rigolez ou quoi ? Allez, en avant ! Ouvrez-moi la braguette, ça presse ! Et tâchez de viser juste si vous ne voulez pas en avoir pour la nuit à torchonner !



[1] « Je n’ai pas pu me retenir ».

[2] « Ah ça non, Maître, je vous le jure… »

[3] Sivouplè

[4] Polichinelle

Mardi 5 mai 2009, 10:00 heures, un bureau secret de Liège

   Non cher ami ! », assène François François à son correspondant. « Mettez-y plus de conviction, enfin ! »

   Et maintenant, parlons un peu du Standard », lui répond-on.

   Voilà, c’est déjà mieux ! Répétez !

   Et maintenant, parlons un peu du Standard !

   Oui ! Le ton péremptoire, ne souffrant pas la réplique. Et la voix virile, bien ferme… Encore une fois !

   Et maintenant, si nous parlions un peu du Standard ?

   Ah, oui, pas mal non plus, le ton interrogatif ! Je sens une amélioration. Et même une certaine volonté de bien faire, mais j’insiste pour que vous vous entraîniez correctement toute la semaine. Il faut que lundi prochain, ce soit parfait, vous m’entendez bien ?

   Certainement. Et maintenant, parlons un peu du Standard !

   Très bien. Je compte sur vous cher ami ! Mais souvenez-vous du boycott : une connerie, et hop, c’est un mois de plus, nous sommes bien d’accord ?

   Absolument.

   Et je n’ai pas besoin de vous expliquer l’influence négative qu’exerce notre légitime courroux sur votre audimat, en dépit des efforts, quelque peu dérisoires, vous l’admettrez, que vous déployez pour le compenser. Au revoir, cher ami !

   Au revoir, monsieur…

Il raccroche, soucieux : hier soir, dans l’émission télévisée qu’il anime, ce journaleux à la manque n’a pas dit ce qu’il avait à dire avec toute l’aplomb nécessaire et il craint que cela lui soit reproché. Comme s’il n’avait pas encore assez de soucis comme ça avec ses problèmes de volaille anthropomorphe et de chute d’appareils électroniques, sans compter que son foie aurait encore bien des tendances à lui jouer des tours ces temps-ci…

Prémonition ? Son téléphone se met à sonner…

   Allo ?

   Frânsouaa ?

   Bonjour, Monsieur…

   Pas dé nome al telefono, jé t’ai déjà dit !

   Excusez-moi, Monsieur…

   Tua bocca, idiota ![1]

  

   Qu’est-cé qué jé entendou ieri sera ? Ces stronzi n’ont parlé que sôlément dieci nuove fois dé questo scandalo des sei minoutes dé prolongazione di merda ![2]

   Je les ai déjà appelés pour leur dire notre exaspération, Monsieur.

   Va bene ! Ma qué ça n’arrivé plous, sinon, on leur fait la charadé !

   La charade ?

   Si. Mon prémier est au fond d’oun bateau.

François réfléchit quelques instants…

   Cale ?

   Si, bravo. Mon douzièmé sert à couper les arbrés.

   Douzième ?

   Ma no « douzième », imbecile, cretino, disgraziato ! « Douzième », capito ?

   Ah, deuxième, d’accord Monsieur… Une tronçonneuse ?

   Ma no ! Qué stupido !

   Une hache ?

   Ecco ! Mon trouzièmé fait cé qué jé fais à ta mère quand tou m’emmerdes.

   Vous la niquez ? », risque faiblement François.

   Si, jé la nique, questa grossa putana[3], bravissimo ! Et mon quatrième sert à mettré dé l’argent dédans.

   Portemonnaie ?

   Ma no ! Ché cazzo oun portemonnaie ?

   Tirelire ?

   No ! Va fa un’ culo, tou trouvéras jamais, tou es troppo con. C’est oune coffré !

   Ah oui, évidemment, suis-je bête…

   Et ça, c’est pas moua qui lé dis ! Alors tou vois cé qué ça fait quand tou mets tout ça ensemblé ?

   Cale, hache…

   Pas dé nome, porca Madonna ! Tou mets ça dans ta testa et tou penses très fort.

   Bien Monsieur…

   Tou penses très fort qué s’il y a encoré des problèmes, jé té fais oune charadé à toua aussi. Va bene ?

   Euh… Va bene…

   Clac ! », fait sèchement le téléphone dans l’oreille de François.

Ce dernier raccroche, lentement. Assailli par une forte migraine, il appelle sa secrétaire.

   Marcelle ! Préparez-moi une aspirine ! Et aussi, venez me faire une pipe, ça me détendra.

Il n’a pas encore bien fini sa phrase qu’il la regrette déjà. Il se mord les lèvres, mais c’est trop tard. Une forte matrone passe son faciès revêche par la porte entrebâillée.

   Pardon ?

   Non, rien. Laissez tomber, ne faites pas attention, mes paroles ont dépassé mes pensées, j’avais l’esprit ailleurs…

Mais Marcelle ne l’entend pas de cette oreille. Elle pénètre dans le bureau, qui soudain paraît nettement plus petit. Sous une coupe de cheveux dans le plus pur style para-commando, elle arbore un visage carré, à la mâchoire saillante. Juste un peu plus bas, un pull militaire de couleur kaki enserre une poitrine à côté de laquelle celle de Dolly Parton ferait penser à des piqûres de moustique, remarquablement soutenue par un bide de compétition. L’ensemble est court sur pattes, vêtu de jeans en provenance directe du meilleur faiseur du marché de Trifouillezy-les-Loches et se trimballe sur une paire de combat shoes à faire pleurer un hooligan de la place de Linde.

   Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus entendre de saloperies ici ! », tonne l’ensemble pendant qu’un doute s’insinue soudain dans la tête de François François quant au sexe de sa secrétaire.

   Excusez-moi, c’est le stress, cela n’arrivera plus », bredouille-t-il peureusement en se cachant le visage dans ses bras croisés.

   Il y a intérêt, sinon je porte plainte pour harcèlement ! Saligaud ! Satyre ! Obsédé ! Pornocrate ! Dégénéré ! Sodomite ! Pédophile !

   Ah non, pas pédophile ! », proteste François avec indignation.

   Eh bien ça, il faudra le prouver ! Car a priori, je suis plus jeune que vous !

   De deux ou trois ans, pas plus…

   En plus, vous osez vous montrer grossier ! Malappris ! Rustre ! Mufle ! Goujat !.. Vous savez ce que vous êtes ? Un vrai fils de femme aux mœurs légères !

Elle s’en retourne dans son bureau en claquant la porte… Elle revient quelques secondes plus tard, pour déposer violemment un gobelet d’eau et une aspirine sur le bureau de son patron.

   Vous avez tort pour maman », tente François François, tout penaud. « À ce que l’on m’a dit, c’était… »

   Taisez-vous, vous me dégoutez ! Vous vous la préparerez vous-même, votre aspirine », martèle Marcelle[4]. « Je n’ai pas été engagée ici pour vous servir de bonniche. Et encore moins de putain ! »

François détourne la tête, il ne manquerait plus qu’elle s’imagine qu’il lui mate le cul tandis qu’elle regagne sa tanière. Il jette le comprimé dans le gobelet… Et alors, il voit… Il voit le vol de l’aspirine qui pirouette sur elle-même, qui fend l’air, qui tombe inexorablement vers la surface de l’eau. Il voit aussi un tout petit homme blond en train de bronzer dans le gobelet, couché sur un matelas pneumatique miniature. Et il entend… « Je te pèse, sur ta bascule[5]… »

L’aspirine le frappe de plein fouet, le désintégrant dans une éclaboussure d’une infinie tristesse.

   Papa ! », s’effondre François.



[1] « Ta gueule, idiot ! »

[2] « Qu’ai-je entendu hier soir ? Ces toquards n’ont parlé qu’à dix-neuf reprises de ce scandale des six minutes de prolongation de merde ? »

[3] Le présent ouvrage n’est pas un manuel de traduction. Comme l’auteur croit l’avoir déjà humblement requis de la part de son estimé lectorat : un peu d’imagination, quoi, merde !

[4] L’auteur semble trouver cela plaisant. Passons… (L’Éditeur)

[5]« … Tu ne maigris pas, j’ai l’habit rude… ». Chansonnette largement méconnue, dont l’insuccès notoire fit le désespoir des parents de son auteur.

Samedi 9 mai 2009, 10:00 heures, un appartement de Neerpede

En string mauve à bretelles, le Maître est en plein entraînement depuis sept heures ce matin. Exceptionnellement, il n’est pas sorti boire des verres hier et il est en grande forme, bien qu’un peu angoissé par l’approche de la dernière rencontre à domicile de la saison. Du moins s’il n’est pas besoin de matches d’appui pour départager le Sporting du Standard… À poil et à quatre pattes comme d’habitude, un collier de chien autour du cou, Mariette éponge la transpiration du Maître au fur et à mesure qu’elle vient tacher le parquet. En dépit de ses fortes capacités pénétratives, elle est un peu inquiète : elle passe son temps à pivoter d’un côté puis de l’autre en jetant des regards apeurés derrière elle car un des chiens du Maître lui tourne autour du fion. La situation la gêne évidemment, d’autant plus que ses bras sont un peu courts et qu’à chaque mouvement, les bouts de ses imposants nichons touchent le sol, ce qui a tendance à les irriter.

Inconscient des appréhensions zoophilophobes de sa dernière sous-femme de ménage, aide-vide couilles et souffre-douleur bouche-trou en date, absorbé par son souci de la performance autant qu’anxieux en vue du crucial RSC Anderlecht – Roulers de ce soir, le Maître finit néanmoins par s’agacer du remue-ménage qu’elle produit en se déplaçant sans arrêt autour de lui.

   Mais enfin, restez un peu tranquille, espèce de grosse truie en chasse ! », s’énerve-t-il soudain. « Qu’est-ce que vous avez à vous agiter ainsi ? »

   Ça est le chien, Maître…

   Quoi ? Qu’est-ce qu’il a le chien ?

   J’ai dans l’idée qu’il en a après moi…

Le Maître jette un coup d’œil au tableau et rigole.

   Après vous peut-être pas… Mais après la gélatine de votre gros cul, on dirait bien ! De toute façon, s’il a envie de vous baiser, c’est qu’il y a deux gros problèmes : d’une part, cet animal a une vue parfaite, et de l’autre, c’est une femelle ! Bon, on sait bien que tous les dégoûts sont dans la contre-nature, mais là, je me poserais quand même quelques questions. Notamment celle de savoir laquelle des deux je vais devoir amener chez le vétérinaire pour la faire piquer si ça ne se calme pas.

   Vous êtes sûr que ce n’est pas un… un garçon ? », s’inquiète quand même Mariette.

   Vous me prenez pour un con ? Pour un bigleux, incapable de distinguer un mâle d’une femelle ? À moins que vous ne vouliez insinuer que je suis un menteur ?

   Non, Maître, da zekers ni[1]

Il tousse, se racle la gorge et balance sur le sol un glaviot de force neuf sur l’échelle de Mollard.

   Alors fermez votre bouche à pipes et épongez ! Épongez, bordel, épongez !! Vous croyez que le fruit de mes efforts va s’en aller tout seul ?

C’est le moment que choisit Olga pour entrer dans l’appartement.

   Ah, vous voilà Olga ! Vous êtes très en retard aujourd’hui ! Que s’est-il passé ?

   Moi savoir vieille pute ici, alors moi dormir plus tard.

   Qu’est-ce que la présence de cette viandasse change au programme ? », s’étonne le Maître. « Vous savez quand même qu’il y a match ce soir ! »

   Bah, si toi content monter là-dessus, toi juste besoin de moi pour ouvrir Jupiler… Et ça savoir faire ça aussi, non ?

   Allons, Olga ! Comment pouvez-vous vous comparer à un tel sac de saindoux rance ? », ricane le Maître. « Seriez-vous jalouse ? ».

   Non, pas jalouse moi…

   Mais oué que tu es jalouse ! », l’interrompt Mariette. « Ça j’ai vu direct, elle sait pas me voir ! Mo, il kan ze uuk ni af, zenne, daane Polka mé haoere genre van matuvu ![2] »

   Taisez-vous et frottez ! », crie le Maître. « On ne vous a pas sonnée, que je sache. D’ailleurs, vous faites ça comme une conne, vous n’êtes capable de rien de positif sauf d’écarter vos cuissots, et encore, il faut voir sur quoi ! Allez lui faire tondre la pelouse, Olga, je vous rappelle qu’il y a match tout à l’heure. Et en plus, j’en ai marre de voir cette grosse vache tournicoter comme une folle, soi-disant parce qu’une chienne veut la grimper, je vous demande un peu ! Déjà pour qu’un mâle ait envie de ça, c’est loin d’être gagné d’avance… »

   Toi l’as enculée il y a pas longtemps, quand même », réagit la Polonaise, visiblement sceptique.

   C’était par pure bonté, Olga ! Seulement dans mon désir d’entretenir de bonnes relations avec mon voisinage !

   Houhouhou… », entend-on dans le lointain des cloisons de l’immeuble.

   Mal m’en a pris : je me retrouve avec cette vieille conne sur les bras je ne vous raconte pas l’incruste qu’elle me fait, bonjour les instants d’intimité ! En plus, vous me faites une scène de ménage ! Bordel de merde, vous ne vous rendez pas compte que je vis des moments de stress intense ? Vous voulez ma peau ? Eh bien, vous ne l’aurez pas ! Évacuez-moi ce tas de bidoche avariée en vitesse ou je fais un malheur !

Domptée par la colère du Maître, la Polonaise attrape Mariette par le collier et l’amène rudement à la porte de la terrasse qui jouxte le saint des saints : la chambre Magistrale. Elle fait coulisser la large baie vitrée : rectangulaire, la terrasse de quatre mètres sur deux et demi, est garnie de gazon naturel d’un vert profond, sur lequel on devine encore les lignes ternies d’un terrain de football miniature.

   Toi préparer terrain pour match », fait Olga d’un ton péremptoire en tendant une paire de ciseaux à la vioque ébahie. « Herbe hauteur deux millimètres et quatre dixièmes, pas plus, pas moins, toi compris ? »

   Oui…

   Dire « Oui, madame » !

   Oui, Madame…

   Quand ça finit, mettre herbe coupée dans sac vert.

   Bien, Madame…

   Et tracer lignes avec chaux dans petit pot. Lignes impeccables, compris ?

   Oui, Madame !

   Après, prendre les buts dans placard et installer ! Vérifier filets, compris ?

   Oui, Madame !

   Toi travailler maintenant ! Szybko[3] ! Moi venir voir parfois. Si toi rien faire, moi fâchée et alors coups pieds dans cul. Compris ?

   Oui, Madame.

   Bien… Toi baiser avec Maître ce matin ? », demande-t-elle, soudain sourcilleuse.

   Non, Madame… Enfin, si… Mo ni echt, enfin : juste une lechke à son tich pendant qu’il lisait sa gazette…[4]

   Ça rien », approuve Olga, satisfaite de la réponse obtenue. « Maintenant moi avec Maître bien correct dans salle de bains pour lui relax, car lui très nerveux. Mais toi pas profiter pour rien foutre, sinon moi voir et moi très fâchée. Compris ? »

   Oui, Madame.

   Et pas viens déranger car nous achtung, compris ?

   Oui, Madame.



[1] « Non, Maître, sûrement pas… »

[2] « Mais je ne peux pas la supporter non plus, cette Polak avec son air prétentieux ! »

[3] « Vite ! »

[4] « … Mais pas vraiment, enfin : juste un coup de langue sur sa queue pendant qu’il lisait son journal… »

Samedi 9 mai, 12:00 heures, un bureau secret de Liège

Recroquevillé en chien de fusil sur la moquette d’un beau rouge vif, François François dort d’un sommeil comateux. Deux taches suspectes décorent le tapis plain : l’une d’un orange marqué, à proximité de sa bouche, l’autre nettement plus sombre, à hauteur de sa braguette.

   Allons bon, c’est de nouveau la chienlit. Je parie que vous avez encore fait la fermeture du Tcherrè Moune ! », enrage Marcelle en pénétrant dans le bureau. « Et en plus, quelle pestilence… »

Dégoûtée, elle va ouvrir une fenêtre, préférant encore les fumées de Cockerill-Sambre aux vapeurs d’alcool frelaté et de spaghetti sauce Canigou qui flottent dans la pièce. Elle a un instant d’hésitation avant de revenir vers le presque cadavre de son patron en faisant la grimace.

   Debout ! », fait-elle rudement. « Vous devez vous préparer pour le match de ce soir contre Bruges ! »

Il en faut plus pour émouvoir François François, allègrement engagé dans un coma éthylique de haute volée.

   Bordel, mais réveillez-vous, espèce de loque ! », tonne Marcelle de sa voix mélodieuse d’adjudant-chef tout en le bourrant de coups de pied.

Mais rien n’y fait : elle ne parvient même pas à lui arracher un grognement. La fin justifiant les moyens, elle finit par se décider à l’empoigner, le portant comme une plume jusqu’à une petite salle de bains où elle le laisse tomber comme un sac de son dans une baignoire qui a connu des jours meilleurs.

   Aux grands maux, les grands remèdes ! », annonce-t-elle un sourire mauvais aux lèvres, et le pommeau de la douche brandi comme si c’était une arme chimique de destruction massive.

Elle ouvre en grand le robinet d’eau froide et se met à copieusement asperger François François.

   Arrgh… », fait sobrement ce dernier en ouvrant les yeux, la bouche grande ouverte. « Arrêtez, c’est trop froid ! »

   Une bonne douche, ça vous réveille un homme ! », ricane la grosse gouine sans obéir à l’injonction de son patron, bien entendu.

Soudain ranimé par le jet glacé, François François veut échapper au déluge qui lui tombe dessus. Malheureusement, il n’a pas encore récupéré toutes ses facultés. Terrorisé, il glisse et retombe au fond de la baignoire.

   Arrêtez ! », hurle-t-il, les yeux exorbités, fixant le pommeau de douche dans une panique viscérale.

Et soudain, il voit… Il voit la pomme noire qui s’approche de son visage, décrivant une courbe aussi gracieuse que mortelle.

   Non ! Je vais me désintégrer, moi aussi… Papa !

Samedi 9 mai 2009, 19:00 heures, stade Constant Vanden Stock

Le Maître est installé à sa place. Après une séance de baise mémorable avec Olga, il a passé un après-midi des plus agréables : profitant de quelques rayons de soleil, il a fait une petite sieste sur sa terrasse dans son transat mauve et blanc, au beau milieu de son terrain de football miniature. À ses côtés, Mariette, toujours à poil et à quatre pattes, portait sur son dos un joli plateau décoré de motifs chinois, sur lequel Olga avait judicieusement installé une petit glacière dans laquelle s’empilaient des cannettes de Jupiler.

Pendant ce temps, la Polonaise avait fait le ménage à fond – il y avait vraiment besoin, cette Mariette à la gomme se la pète décidément bien trop pour faire les choses comme il le faut – et le Maître avait eu le plaisir de se réveiller dans un environnement entièrement remis à neuf.

Il avait eu un peu de mal à évacuer la vioque, qui ne voulait pas s’en aller sans s’être fait défoncer une dernière fois, mais le Maître avait été intransigeant : il était impératif qu’il gardât un minimum de vitalité pour l’heure du match et de plus, il était hors de question qu’il laisse la grosse continuer à squatter chez lui. Il l’avait renvoyée chez son légume sans aucun ménagement : comment d’ailleurs en avoir vis-à-vis d’une fumelle pareille, incapable de témoigner ne serait-ce qu’une ombre de respect envers la dernière rencontre à domicile de la saison ?

Un délicat sourire de bien-être aux lèvres, le Maître surveille l’échauffement des joueurs du Sporting. Il sait que, plus le temps avancera, plus la pression montera, mais pour l’heure, il est très zen.

Il voit sortir de l’avaloir de la tribune 3, un très bel homme dans la force de l’âge, aux cheveux poivre et sel et à l’allure à la fois sportive et distinguée. Il lui fait un grand signe joyeux de la main, auquel l’homme répond d’un sourire chaleureux.

   Ah, vous voilà ! », s’écrie le Maître. « Espérons que ce soir, on va les Roulers dans la farine ! »

La tribune s’effondre dans un fou-rire irrésistible, les hommes se frappent sur les cuisses avec emphase, les femmes se tamponnent délicatement le coin des yeux avec leurs jolis mouchoirs mauves : le match peut commencer !

Vendredi 15 mai 2009, 15:00 heures, un appartement de Neerpede

Le Maître est dans un état de nervosité extrême. Il tourne en rond dans son appartement, il n’arrive pas à décider de ce qu’il veut faire. Hier soir, il est allé voir le match des Espoirs, qui se déroulait sur le petit terrain du Heyzel, en espérant que cela allait lui changer les idées… Bernique ! Au contraire, le déroulement même de la rencontre a encore fait monter la pression : après s’être rapidement fait mener à la marque grâce à deux roses du formidable Romelu Lukaku, Genk est revenu progressivement dans la partie, en dépit d’un troisième but anderlechtois, inscrit par Reynaldo sur une passe lumineuse de… Lukaku. Mais le Racing s’accrochait, et à quelques minutes de la fin, le score était de 3-2. Le Sporting marquait, cette fois par l’entremise du virevoltant Barras, le but dont on pensait qu’il allait tuer le match, mais les Limbourgeois répliquaient du tac au tac, juste avant que l’arbitre ne siffle la fin de la rencontre, au grand soulagement des ongles du Maître.

Accessoirement, quelques verres de bière étaient ensuite passés de la vie au trépas dans le souci bien légitime de célébrer dignement la victoire des Mauve et Blanc. Mais le Maître avait fait preuve d’une grande sagesse, et avait consommé l’emblématique breuvage avec une grande modération. Il n’était d’ailleurs que trois heures du matin quand il était rentré chez lui. Le temps de coller son dard turgescent entre les épaisses mamelles de Mariette, de lui faire déguster une éjaculation faciale à faire trépigner de honte Rocco Siffredi en personne, puis de flanquer la grosse vache à la porte sans cul férir, il s’était glissé entre ses draps de satin mauve pour s’endormir d’un sommeil de brute, bien mérité après une soirée fertile en émotions.

Il revoit le déroulement du match dans sa tête, la pluie battante qui détrempait le terrain, les fins sourires des petits malins qui avaient songé à emporter un parapluie… Son regard d’azur glisse sur la manchette de la Déhache : On sera champions ! Ou comment parvenir à faire une faute d’orthographe en trois mots… Incroyable, incrédible, imprésumable, les mots lui manquent et ça l’emmerde. La Déhache l’emmerde, le temps qui ne passe pas l’emmerde, lui-même s’emmerde, en fait. Il tirerait volontiers un coup, mais rien qu’à l’idée de devoir supporter les minauderies ridicules, les varices en relief et la cellulite moutonnante de son gros tas de voisine, une haine viscérale s’empare de lui. Elle l’abandonne aussitôt, il veut rester positif, magistral, conforme à ce qu’il est. Il se refuse à se montrer au monde avec une tête d’haineux, mais les efforts que cela lui coûte ne sont pas piqués des hannetons…

Il songe un instant à se déstresser en martyrisant son Superflex Ultrafast Comfortbody Expert, mais il ne se sent pas véritablement en état de sucer valablement : son cerveau, son corps, son être tout entier aspirent à quelque chose de vrai, de réel. Pas à des efforts réalisés en vain, juste dans le but de faire passer le temps. Il irait volontiers s’installer sur la chiotte, pour philosopher dans la solitude d’une pièce aux murs resserrés, un peu comme un animal se ressourcerait dans son terrier, mais il ne doit pas faire et s’avoue instantanément que ce serait un peu con de sa part. Il jette un regard par la fenêtre. Le temps est maussade, il fait plutôt chaud et tout à l’heure, c’est un coup de tonnerre qui l’a réveillé…

« Olga ! », se dit-il brusquement. S’il y a sur terre, une personne capable de le délivrer de son tourment, c’est bien la douce Polonaise. À force de tirer Mariette par tous ses orifesses, il se rend compte qu’il en est presque arrivé à oublier les enchantements qu’Olga lui a fait connaître. Elle au moins, ne baissait pas la tête comme une enfant prise en faute quand il la cravachait ! Au contraire, elle en redemandait et ses cris divers, ses vagissements déchaînés, ses injures glapies en Polonais excitatif angoissaient le voisinage, ce qui ajoutait encore au plaisir du Maître.

Évidemment, ce n’est pas son jour… Mais tant pis, il inventera un prétexte ! Il retrouve facilement son téléphone unidirectionnel, considère avec une pointe d’exaspération les dix-huit appels en absence qu’il a reçus et compose le numéro de la blonde d’un pouce ferme.

Une voix de supermarché résonne dans ses oreilles, après quelques sonneries : « Bienvenue sur le réseau Proximouse. Olga Koshonnaski ne peut répondre à votre appel… ». Déçu au-delà de toute description, il coupe la communication d’un doigt vengeur…

   Merde, la sale pute ! », crie-t-il, vert de contrariété.

   Quelqu’un m’a appelée ? », lui renvoie un organe féminin en provenance d’un appartement voisin.

Vendredi 15 mai 2009, 16:00 heures, un bureau secret de Liège

Revêtu d’une toge rouge, les traits concentrés, les yeux mi-clos, François François est en pleine crise mystique. Il s’agenouille devant son bureau encombré de vieux articles de presse à la gloire du Standard, étend les bras latéralement et lève la tête…

   Dieu tout puissant, faites que ce petit couillon de Preudhomme se casse une jambe, que ses dents tombent par terre et fracassent le carrelage de sa cuisine, que ce qu’il lui reste de cheveux servent de modèle à un coiffeur pour rastas… Dieu, ô mon cher Dieu, faites que l’autocar de La Gantoise tombe dans un fossé infesté d’amibes carnivores, que la foudre s’abatte sur l’épave, et que tous les joueurs de ce club satanique périssent dans les flammes d’un enfer éternel !

Il boit une gorgée de vin de messe, fait la grimace, rote douloureusement et continue ses incantations.

   Seigneur, le misérable ver de terre que je suis s’en voudrait de Te dicter sa volonté, mais fais un petit effort, je T’en supplie à genoux. Franchement, Seigneur, si ces gros salopards de Buffalos déclarent forfait samedi soir, je T’en fais serment, je ferai construire une église à Ta gloire sur le terrain du Standard. Enfin, dès qu’on aura notre nouveau stade, hein, Seigneur, pas exagérer quand même… Mais Tu l’auras, Ton église. On l’appellera Saint-Sclessin, et elle sera magnifique, avec des dorures partout, et des vitraux rouge et blanc, Seigneur, écoute la prière de Ton humble serviteur, je T’en conjure… Tu ne me répondras pas, car Tu es grand, bien trop grand pour T’abaisser à cela, mais je sais, je sens, que Tu m’entends, que Tu perçois ma voix, du moins c’est ce que je suppute…

   Vous recommencez avec vos grossièretés ? », tonne la forte voix de Marcelle.

François François sursaute, un peu comme un mauvais élève surpris en train de lire une Chilouvision en classe au lieu de faire cela aux cabinets comme tout le monde.

   Non, Marcelle », proteste-t-il. « Je vous assure, c’était le verbe supputer… »

   Et vous continuez !! Mais ma parole, vous êtes une vraie crapule !

   Je vous assure… Je suppute, tu supputes, il…

   Je vous interdis de dire que je suppute !

Elle fait irruption dans le bureau de François, toujours agenouillé, et se plante devant lui, les poings sur les hanches. Un filet de bave lui pendouille aux lèvres, ses yeux lancent des éclairs.

   Mais non, vous vous méprenez », tente encore le malheureux que surplombent dangereusement plusieurs kilos de nichemards. « Supputer, c’est évaluer, estimer… »

   Et comme par hasard, vous supputez au lieu d’évaluer ou d’estimer ! Ne vous moquez pas de moi, je vous le déconseille fermement !

   Je ne me moque pas de vous, Dieu m’en est témoin…

   Dieu ? Dans ma famille, on vote communiste depuis des générations !

Elle lève le poing et entonne d’une voix de stentor : « C’est la lutte finale, groupons-nous et demain… L’Internationale sera le genre humain. À bas les calotins ! »

   Taisez-vous ! », plaide François. « S’Il vous entendait, Il serait fâché… »

   Qui donc serait fâché ? Karl Marx ? Engels ? Lénine ? Trotski ? », raille la houri – dirladada[1] – en retournant dans ses quartiers.

Soudain, la musique s’insinue dans la tête de François François, elle devient assourdissante,  résonne dans ses malheureux synapses, et il voit… Il voit le petit homme blond, en smoking rouge à paillettes. Il est couché dans une baignoire, cependant que trois jeunes femmes très peu vêtues dansent autour de lui… L’une d’elles se retourne soudain et une onde de sueur parcourt l’échine de François : c’est Yvette Horner[2] ! Un mauvais sourire illumine ses lèvres délicatement peintes en rouge fluo, elle s’empare d’un accordéon polyphonique et le lance vers la baignoire ! Dans une succession de son discordants, un éclair fulgurant zèbre la pièce et puis… plus rien ! Plus rien, sauf quelques paillettes qui flottent à la surface de l’eau, tandis que des vapeurs sulfuriques se dispersent lentement.

   Papa… », hurle François en s’effondrant…

   Ah, votre père est là ! », réagit Marcelle. « Ça tombe bien, j’ai deux mots à lui dire à propos de l’éducation qu’il vous a donnée ! »

 



[1]Ultra speed remix de l’immortel tube « Pousse ta nana et mouds le caoua », paroles de Douwe, musique d’Egberts.

[2] Autoproclamée Reine de l’Accordéon, Yvette Horner (1922 - ) est aussi célèbre pour sa tignasse rouge vif, son maquillage outrancier et sa garde-robe pour fête foraine que pour sa musique, représentative de la France profonde, des bals-musettes et autres incontournables des plaisirs d’avant-hier.

Samedi 16 mai 2009, 15:00 heures, un appartement de Neerpede

   C’est bien, comme ça ? », demande le Maître à Olga.

   Très bien, Maître.

   Oui mais, vérifiez comme il faut, Olga ! Je ne vous paie pas vos gages pour que vous preniez tout par-dessous la jambe ! Vous me dites « très bien Maître », mais merde à la fin, suis-je supposé vous croire sur parole alors que vous ne regardez qu’à peine ? Vérifiez encore une fois ! Et dans les détails ! Quand une seule chose cloche, aussi minuscule qu’elle puisse être, c’est l’ensemble qui déconne, combien de fois devrai-je encore vous le répéter ?

   Moi vérifier, Maître. Ça tout bien !

   Vous êtes sûre ? Absolument certaine qu’il n’y a pas de faux plis, et surtout, qu’il ne manque rien ?

   Moi certaine, Maître.

   Bon, acceptons-en l’augure. Mais vous avez intérêt à ce que tout soit parfait hein ! Si je m’attire l’ombre d’un quolibet ce soir, ça va chier pour votre matricule, c’est moi qui vous le dis !

Il s’examine une nouvelle fois dans le grand miroir qui orne le hall d’entrée de son appartement, se tourne d’un côté puis de l’autre…

   Évidemment, pour me voir de dos, c’est peau de balle et ballet de crin », constate-t-il tandis qu’une ride d’inquiétude lui barre le front. « Je suis bien obligé de vous faire confiance… »

Il pivote une nouvelle fois. Un détail infime accroche son regard.

   Qu’est-ce que c’est que ce truc ? », s’interroge-t-il en remontant un des pans de son t-shirt mauve. « Vous voyez bien, bougre de connasse ! Ici, il y a une couture qui est en passe de lâcher ! »

   Couture ? », reprend Olga, soudain en plein désarroi.

   Oui, là ! », s’emporte le Maître. « Vous vous rendez compte que vous étiez prête à me laisser aller voir le match de ce soir au Clubhouse avec sur le dos, un vêtement en pleine déconfiture ? »

Violet de rage, il enlève le t-shirt et le jette au visage de la Polonaise.

   Vous allez me recoudre ça, et vite ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous administrer une bonne leçon pour vous apprendre le sens des choses !!

Olga tire une tête sur laquelle la désolation le dispute à la consternation.

   Moi savoir pas couture…

   Et en plus, vous ne savez pas coudre ! C’est le bouquet !! En fait, qu’est-ce que vous savez faire à part tirer des pipes et prendre dans votre cul ?

   Moi femme de ménage », se défend la malheureuse.

   Soit », admet le Maître, fataliste. « Allumez-moi la télévision et allez faire recoudre ce t-shirt à côté, je sais qu’elle a une machine à coudre ! »

   Grosse pute ?

   Oui c’est cela, chez cette vieille radasse de Mariette. Et dépêchez-vous, si j’arrive en retard par votre faute, je vous promets une séance punitive que vous n’oublierez pas de sitôt !

 

Samedi 16 mai 2009, 15:30 heures, un bureau secret de Liège

François François ne s’y retrouve plus. Il a débarrassé sa table de travail de toutes les vieilles coupures de presse, de tous les tickets périmés qui l’encombraient, mais en définitive, cela n’aura pas servi à grand-chose : elle est désormais envahie de feuilles A4 sur lesquelles il a griffonné toute sorte d’hypothèses, ainsi que des décomptes savants en rapport avec le classement du championnat.

   Reprenons », fait-il pour lui-même et à haute voix. « Donc, dans le cas de matches de barrage, compte tenu du fait que la rencontre retour a lieu à Sclessin et que les buts marqués à l’extérieur comptent double[1], il suffirait à ces gros parvenus d’Anderlechtois de marquer un goal pour que nous devions en inscrire deux… Et s’ils en mettent un deuxième, nous devrons en marquer quatre ?! »

Il se prend la tête à deux mains…

   Ce n’est pas possible… Une fois de plus, nous nous sommes fait rouler !

Il a un geste vers son téléphone, mais se retient car il se demande sincèrement s’il n’y a pas quelque chose qui lui échappe… Il croise les mains sur le durillon de comptoir qui le précède tous les jours que Dieu fait et fronce les sourcils.

   Bon, je reprendrai tout ça après… Concentrons-nous sur la soirée d’aujourd’hui.

Il fixe alternativement le classement après trente-trois journées de championnat et le programme de ce samedi soir.

   Résumons ! », fait-il, décidé à tirer tout cet embrouillamini au clair. « Si nous gagnons et qu’Anderlecht gagne, matches de barrage. Si nous faisons match nul et qu’Anderlecht fait match nul, idem. Si nous perdons – il se signe dix-sept fois d’affilée et adresse une nouvelle prière muette au Tout-Puissant – et que les Nekken[2] perdent aussi, c’est encore pareil ».

Il tapote la surface de sa table d’un air satisfait.

   Ça, c’est bétonné ! », se rassure-t-il. « Maintenant, si nous faisons match nul et qu’Anderlecht gagne… Oh non, là, c’est très mauvais ! Donc, d’un côté, il y a les matches de barrage où nous n’avons aucune chance ou presque, et de l’autre, c’est pire encore ! Mais quoi qu’il en soit, nous devons gagner ce soir ! »

Il se pince l’os du nez dans un nouvel accès de perplexité.

   Et de fait, pourquoi ne l’emporterions-nous pas ?

Il prend à nouveau le temps de la réflexion.

   Parce que les Gantois voudront au moins arracher un point afin de sécuriser leur troisième place », se répond-il en faisant la grimace. « Oui mais, pourquoi leur troisième place serait-elle en péril ? »

Il jette de nouveau des regards aigus au classement et à la liste des matches qui seront disputés ce soir.

   Parce que les Brugeois pourraient gagner contre Mouscron ! Eh bien, la voilà, la solution : je vais donner un petit coup de fil aux Hurlus pour qu’ils fassent ce qu’il faut ce soir contre les Boeren !

Un large sourire illumine son visage : cela lui aura coûté bien des efforts, mais il a fini par trouver le nœud du problème ! Il n’y a plus qu’à le trancher. Il repêche son répertoire téléphonique dans le tiroir où il y a aussi sa boîte à tartines et l’ouvre à la lettre M… Le nom de l’entraîneur du club l’inspire derechef : Enzo Scifo, c’est d’origine italienne, évidemment. Donc ce n’est certainement pas quelqu’un qui doit être défavorable au Standard… Toutefois, un vague souvenir le fait tiquer… Et puis, la mémoire lui revient cependant que le ciel lui tombe sur la tête :

   Enfer ! C’est un ancien joueur d’Anderlecht ! Tout cela sent le coup fourré, le complot, la magouille bien dégueulasse. Ça me dégoûte !

Il repense avec nostalgie au titre de l’an dernier : tout avait quand même été bien plus simple…

Une musique monte en lui, en même temps qu’une onde de transpiration lui parcourt l’échine : « Cette anus-là…[3] »

Et alors, il voit… Il voit, le vieux jeune homme, en maillot de bain à bretelles, en train de faire des brasses sans sa baignoire. Il voit aussi, dans le lointain, un couple occupé à jouer au frisbee dans des éclats de rire. Soudain, l’homme lance l’objet, beaucoup trop fort. François le voit s’approcher en tournoyant. Ses yeux s’agrandissent d’effroi : ce n’est pas un frisbee, c’est un écran plat qui diffuse le Multilive ! L’appareil grandit, grandit…

François veut se cacher de cette vision d’horreur, mais c’est peine perdue : l’écran vient s’écraser dans la baignoire au milieu d’une gerbe d’étincelles mortelles. Son père, ce poète, ce doux rêveur, ce charmant bambin quadragénaire déguisé en post-adolescent démilitarisé, s’est une nouvelle fois désintégré devant lui.

   Papa ! », se lamente-t-il en s’effondrant sur son bureau.

 



[1] Note à l’attention des profanes : encore que nombreux sont ceux qui y croient, cette affirmation est évidemment complètement fausse. Les buts inscrits à l’extérieur sont prépondérants par rapport à ceux inscrits à domicile, mais seulement en cas d’égalité obtenue en cumulant les scores au terme des deux rencontres.

[2] Surnom populaire des supporters d’Anderlecht, qui rappelle leur légendaire arrogance. À titre purement documentaire, les Brugeois sont appelés « les Boeren » – les Paysans –, les Gantois, « les Buffalos » – les Bisons –, les Anversois, « les Ratten » – les Rats –, et les Mouscronnois, « les Hurlus » – vocable que personne de raisonnable ne peut comprendre –. Récemment, l’auteur a entendu appeler les supporters du Racing de Genk, « les Kébabs » – référence au grand nombre de supporters d’origine turque que compte le club – et ceux du Standard, « les Barakis » – en raison de leurs manières quelque peu rustiques –, mais il est encore trop tôt pour prédire si ces surnoms résisteront à l’épreuve du temps.

[3] Ultra hardcore sodomic remix de « Cette année-là », succès glamouro-nostalgique décrivant quelques particularités d’une année passée depuis de nombreuses autres.

Samedi 16 mai 2009, 16:00 heures, un appartement de Neerpede

   Toi pas venir ! », ordonne Olga à Mariette

   Moi pas venir ? Oen a gat ![1] Je recouds la vareuse du Maître, je mets là-dedans toute mon expérience, tout mon courage, et ça est toi, smeirge teif[2], qui dois me dire merci à sa place, sans doute ? Ça tu vois d’ici ! Moi venir !

Olga veut l’empêcher d’entrer dans l’appartement, mais, profitant de sa masse, l’autre force le passage avec une facilité déconcertante. Elle pénètre dans le salon, les nichons en avant. Vaincu par le stress et l’anxiété, le Maître s’est endormi dans son fauteuil préféré. Une semi-érection alternative mais néanmoins respectable tend le tissu de son pantalon de training mauve.

   Ouille, un homme qui dort ! », s’extasie la grosse. « Comme ça est beau, comme ça est noble, comme on sent qu’il avait besoin d’une fois bien faire une pause après une dure journée ! »

   Maître sorti hier soir, nazdrovjé », tente de la détromper Olga en levant les yeux au ciel.

   Och Chotte, men anchke[3] »,  reprend Mariette sans tenir compte de sa remarque. « De te voir comme ça, j’aime autant de te dire que je sais presque plus de chemin avec ma grosse kikine. Tu sais qu’elle est pour toi, hein, men anchke… »

Un filet de salive lui ruisselle sur le menton ; elle tend la main vers la forte biroute qui tend à se dresser au milieu du jersey mauve.

   Pas toucher ! », fait Olga, soudain en alarme. « Jamais toucher avant match télévision, porte malheur ».

   Hâv da bakkes[4], blondasse de merde ! Moi je sais bien qu’il m’aime…

   Toi pas dire insulte moi ! Et toi dire madame ! », se fâche la blonde en décrochant la cravache du Maître du mur.

Alerté par le chambard que font les deux femmes, le Maître soupire, il pète un grand coup et ouvre un œil.

   Qu’est-ce que c’est que ce boxon ? », fait-il d’une voix pleine de lassitude.

   Elle voudru venir ! Moi pas voudre, mais rien à faire…

   Bon… Mon t-shirt est recousu ?

   Bien sûr, hein, mon Maître chéri ! », intervient Mariette. « Mais facile, ça était autre chose, zenne[5] ! Och ärme[6], j’ai même presque dû aller relire mes livres de l’école pour vous réparer votre bazar ! Mais enfin, ça est fait. Et je l’ai même parfumé avec de la bite rouge[7] de chez Guerlain, ça est à mon mari, ça est un cadeau de quand il est parti avec sa pension, mais il en met jamais, ça est comme ça un ! »

   C’est bien Mariette, vous pouvez disposer !

   Allez !? Ça est comme ça que vous me disez merci ? Vous me laissez même pas tirer une fois sur votre pirelauw[8] ?

Le Maître la regarde. Il hoche la tête, montrant qu’il se rend aux arguments de la grosse, du moins partiellement. C’est effectivement un être plein de justice, d’équité et d’éthique : cela ne lui ressemblerait en aucune façon de laisser aller la vieille traînée sans même lui témoigner une once de reconnaissance.

   Bien », fait-il. « Malheureusement, j’ai de gros impératifs pour le moment et je crains de n’avoir guère de temps à vous consacrer. Mais qu’à cela ne tienne : déshabillez-vous. Olga va vous cravacher pendant que je m’apprêterai ».

   Merci Maître… Et après ?

   Après, vous regagnerez vos appartements : pour deux points de couture, vous n’allez tout de même pas me demander de vous taper dans l’oignon maintenant alors que le match commence à vingt heures !



[1] « À ton cul ! »

[2] Locution difficile à traduire sans sombrer dans la vulgarité, ce dont l’auteur aurait définitivement honte. Oserait-il en l’occurrence « Sexe féminin privé de l’hygiène corporelle la plus élémentaire » ?

[3] « Oh Dieu, mon petit ange »

[4] « Ferme ta gueule »

[5] Je vous prie bien de le croire.

[6] « Malheureux ! »

[7] « Habit Rouge », une des eaux de toilette historiques de Guerlain, maison hautement respectable à laquelle je présente mes excuses les plus plates pour l’offense que lui fait subir, en l’occurrence, cette misérable gourgandine de bas étage.

[8] Vous rappelez-vous ce que l’auteur écrivait à propos du minimum vital d’imagination qu’il demandait à son honoré lectorat ?

Samedi 16 mai 2009, 23:00 heures, stade Jules Otten, Gand

François François est beurré comme un Petit Lu quand il remonte dans l’autocar.

   On a gagné ! On a gagné ! », chante-t-il à tue-tête

Un grand black l’aide à remonter dans le véhicule car il chancelle. Se rendant compte que l’ambiance générale ne correspond pas exactement à la joie qu’il exprime, François s’interroge, regarde alentour…

   On est où ? », finit-il par demander

   Yes, it’s me again », répond le black en l’asseyant d’autorité dans un des sièges encore libres.

   Mais non… Enfin mais oui, je sais bien qui tu es ! », le rabroue François. « Avec un peu moins de maladresse de ta part, Ruiz tirait son pénalty à côté et on aurait été champion ce soir ! »

Le black pousse un soupir à fendre l’âme d’un équarisseur des abattoirs de Kaboul. Il ne répond pas. Il vaut probablement mieux…

   Bon ! J’ai demandé où on était, il me semble…

   À Gand », répondent en chœur les plus charitables des occupants de l’autocar.

   À Gand ? Mais qu’est-ce qu’on fout ici, ça fait bien une heure qu’on roule…

   C’est toi qui woule depuis tout ce temps, tellement que tu as picolé dans les VIP’s pendant que nous on essayait de jouer au football ! », le rembarre le grand black en se retournant, menaçant. « Et maintenant, tu fewmes ta putain de gueule et tu woupilles jusqu’à Liège. Au moins comme ça on auwa la paix ! »

   Non mais dites donc ! Vous êtes tous fâchés, là… Pourtant on a gagné ! Qu’est-ce que cela signifie ?

   Ça signifie qu’on va devoiw disputer des matches de bawwage contwe Andewlecht.

   Ah crotte mérovingienne ! », reconnaît François François dans un éclair de lucidité. « C’est ces trucs où les buts marqués à l’extérieur comptent double ? »

   Oui, c’est ça, tu as tout compwis

   Mais alors, on ne sera pas champion ?

Excédé, le black lui balance une torgnole à endormir un kilo de coke. François François sombre dans un sommeil proche du coma… Assez curieusement, son esprit dopé par l’alcool reste en éveil. Et alors, il voit… Il voit un homme. Il est blond et a les cheveux longs. Un sourire franc illumine son visage. À ses côtés se trouve une grande bassine en galvanisé. Elle est remplie de téléphones portables… Soudain, ces derniers se mettent à sonner tous ensemble. François reconnaît la musique qu’ils font : « Ça s’en va et ça revient, comme quand tu pompes mon machin… ». Il sait qu’il va se passer quelque chose, il se met à trembler comme une feuille mourante au vent de l’automne… Des bulles se forment à la surface de l’eau qui maintenant, emplit la bassine… Il s’agite, remue, commence à transpirer dans le joli pull rouille qu’il porte par-dessus la chemise vert pomme qu’il affectionne tant… Il gémit, crie de terreur, se prend la tête à deux mains… Et tout d’un coup, il sombre dans le néant…

   Voilà, comme ça il nous foutwa vwaiment la paix », fait le grand black en se massant le poignet.

 

Dimanche 17 mai 2009, 05:00 heures, un appartement de Neerpede

Vautré dans son fauteuil préféré, le Maître est d’humeur morose. S’il fut satisfait du jeu pratiqué par son Sporting, il regrette infiniment que les Gantois ne soient pas parvenus à prendre des points au Standard. D’un œil critique, il parcourt la Chilouvision qu’il s’est imprimée en rentrant. Il porte pour tout vêtement, le t-shirt réparé hier soir par Mariette. Comme d’habitude, cette dernière est à poil autant qu’à quatre pattes. Elle se tient devant le Maître, lequel a posé les pieds sur son dos dans un geste qu’elle a apprécié comme une marque de reconnaissance envers le confort de vie qu’elle lui apporte. Un problème toutefois, la préoccupe : un des compagnons canins du Maître vient périodiquement lui renifler le trou du cul, ce qui la trouble quelque peu, et lui fait faire des mouvements qui ont le don d’exaspérer celui que pourtant, elle vénère tant et plus.

   Mais merde, restez donc un peu tranquille, espèce de vieille grognasse », s’emporte le Maître. « Vous trouvez cela amusant de tout le temps faire bouger les feuillets que je lis ? »

   Mais non, Maître, mais ça est le chien…

   Quoi le chien ?

   Ça est un vrai saligaud, il vient tout le temps sentir à ma mijole[1]

   Ah oui… Eh bien, ça montre que cet animal n’est pas vite dégoûté. Mais de toute manière, il me semble vous avoir déjà bien expliqué que si vous espérez vous faire grimper par une chienne, vous auriez d’abord intérêt à l’équiper d’un gode à bretelles ! Vous vous rappelez ?

   Oui, Maître…

   Bon, alors fichez-moi la paix ! Je suis en train de lire le compte-rendu du match d’hier soir, j’ai besoin de me concentrer, vous comprenez cela, bougre de connasse surpondérale ?

   Oui, Maître… Mais…

   Quoi  encore ?

   Le chien…

   Quoi ??

   Son nez est tout froid, ça fait drôle de…

   Mais bordel, mais qu’est-ce que vous avez contre ce chien ? Vous n’aimez pas les animaux ? Vous faites partie de cette engeance déplorable qui méprise et maltraite nos frères inférieurs ? Eh bien, en causant d’infériorité, Mariette, laissez-moi vous dire que c’est justement le genre d’attitude honteuse que vous adoptez qui rabaisse le genre humain au rang de la bête ! En admettant que vous avez le droit de ne pas partager mes vues, je vous rappelle que vous êtes ici chez moi ! Et que chez moi, on aime les animaux, on les respecte comme des êtres qui ont autant le droit à une vie agréable et honorable que les hommes. Ou même que les femmes, nous sommes bien d’accord ?

   Oui, Maître…

   Il vaut mieux ! Parce que si vous n’aviez pas été d’accord, c’était la porte immédiatement ! », la menace-t-il, vindicatif avant de poursuivre pour lui-même : « Et c’est quelque chose que je ne vous aurais jamais pardonné car j’aime m’étendre les jambes en lisant ».

Il reprend sa lecture…

« … Le Sporting avait rempli sa mission : le ballon circulait facilement entre les lignes, le Racing n’attendant plus que le coup de sifflet final de ce qui était devenu, pour lui, une corvée. L’attention se concentrait désormais, non plus sur le grand écran, mais sur le petit, où, en dépit des hésitations du serveur de la RTBF, on parvenait à suivre les efforts méritoires que La Gantoise déployait pour égaliser, Witsel ayant donné en toute fin de première mi-temps, l’avance au Standard sur un pénalty qui parut bien léger à nombre d’observateurs.

On s’acheminait vers une victoire liégeoise, et donc vers les barrages quand la montagne accouchait d’une souris : Ruiz héritait d’un pénalty difficilement contestable et le bottait largement à portée de Bolat.

Sur le grand écran, la désolation se peignait sur les visages de plusieurs joueurs anderlechtois. D’une manière bien compréhensible, mais à tort : si l’on excepte le… »

Soudain, le dos de Mariette se dérobe sous le poids des puissants mollets qu’il soutient : cette idiote est tombée endormie. Ivre de rage, le Maître se met à lui frapper les fesses avec les pages de la Chilouvision roulées sur elles-mêmes.

   Mais bordel de merde, il n’y a vraiment rien que vous sachiez faire correctement ! », crie-t-il.

   Pardon, Maître », fait humblement la vieille salope. « ‘K zen in sloep gevallen[2]… »

   Oui, eh bien, moi je vais vous réveiller ! D’ailleurs, allez me chercher un pull, j’ai froid !

Mariette se relève péniblement. Elle a les yeux aussi rouges que les fesses, c’est dire… Elle disparaît dans le dressing room du Maître et en revient avec un magnifique sweat-shirt superbement floqué d’un dessin à la gloire de Wrestlemania XXV.

   Ah, c’est celui-là que vous avez choisi ! », approuve le Maître, instantanément radouci.

Une idée lumineuse vient de faire son chemin dans son cerveau fertile.

   Couchez-vous à terre sur le dos, et écartez les jambes ! Je vais vous montrer ce que j’aurais fait si Ruiz avait marqué son pénalty.

Mariette s’exécute, docile, cependant que le Maître se juche sur une commode dressée contre un mur, à deux mètres d’elle. Il regarde le sol et pousse un soupir d’agacement.

   Mais non, bougre d’écervelée ! Votre tête d’ahurie doit être vers moi !

Aussi curieuse de ce qu’il va se passer qu’obéissante, elle pivote sur elle-même, avec toute la grâce d’une baleine échouée sur le sable…

   Voilà, ne bougez plus ! », lui recommande le Maître sur le ton d’un instituteur prêt à prendre la photo de sa classe.

Il se tourne jusqu’à faire face au mur…

   Une, deux, trois !

Il tend les bras latéralement, fléchit les jambes et s’élance dans les airs en un superbe saut périlleux arrière. Il retombe à plat ventre sur Mariette qui d’un seul coup, émet un bruit comparable à celui que ferait le pneu d’un quinze tonnes en se prenant un coup de pic à glace. Un objet s’envole de sa bouche, décrivant une courbe gracieuse jusqu’au pot de plastique dans lequel se trouve la nourriture des chiens.

   Ouille, Maîfre », fait l’édentée de frais. « Fa, on m’avait vamais fait… »

   Oui bon, eh bien ça va », lui renvoie le catcheur amateur, d’une voix un peu bizarre. « Écartez donc les cuisses plus fort ! »

   Pas vevoin, mon vrand fauvave. Ve fens fon vros vavar vans mon venfre, och Chotte, ve veviens folle de flaivir…

   Mais faites donc ce que je vous dis, espèce de débile mentale !

   Mais ne f’énerve fas, féri… Fu ne fais fas aller flus loin, fauf fi fu renfres fes fouilles avec vevans !

   Mais c’est justement ça, bordel de merde ! J’aimerais bien les sortir !!

 



[1] Imaginez, imaginez… En tout état de cause, l’auteur en a assez de devoir continuellement vous mâcher la besogne, est-il suffisamment clair ?

[2] « Je suis tombée endormie »

Vendredi 22 mai 2009, 04:00 heures, un appartement de Neerpede

Le Maître est rentré chez lui plus tôt que prévu, un peu amer. Il est en effet passablement déçu de la manière de laquelle le Sporting a joué ce jeudi soir. Mais pas seulement : que ce soit au Clubhouse ou à La Coupe, on a fini par arrêter de lui servir de la bière, au motif extravagant qu’il n’y en avait plus !

   Ça c’est vraiment déconner ! », soliloque-t-il en glissant sa clé dans la serrure de son appartement.

Il ouvre la porte d’un geste large de vainqueur car ce n’est pas un match nul qui risque de lui enlever de sa superbe. Un tableau pour le moins surprenant frappe ses augustes rétines : Mariette est évidemment à quatre pattes, et à poil, quoi de plus normal. Ce qui est moins habituel, c’est que c’est elle qui court derrière le chien.

   Fefit, fefit », implore-t-elle. « Allez, rends-le moi, fois ventil… »

   Qu’est-ce que vous foutez encore, bordel de cul ? », s’emporte le Maître.

Elle lève vers lui ses yeux de morue frite délicatement ornés de trois à quatre cents grammes de fard à paupières mauve.

   Fa est le fien… Il m’a ve nouveau fris mes vents fenvant que v’éfais au cavinet…

   Je ne vous demande pas pourquoi vous enlevez vos dents pour aller aux toilettes, j’ai peur d’entendre la réponse », fait-il à mi-voix, comme pour lui-même. « Mais les chiens sont un peu comme des enfants : il a trouvé un nouveau jouet l’autre jour, il a du mal à s’en passer ».

Magnanime, le Maître s’approche de l’animal, lui subtilise le râtelier de la vioque et le lui tend.

   Tenez, collez-vous ça dans le clapoir ! Chilou s’est déjà plaint que c’était chiant pour lui de devoir systématiquement remplacer les t par des f, les d par des v et ainsi de suite. Déjà que ce que vous dites est habituellement d’un intérêt limité, si en plus ce pingouin doit faire des efforts pour le répercuter comme il le faut, il risque de se taper un burn-out de votre faute. Autant dire qu’au beau milieu de ces matches de barrage, ce serait malvenu.

   Merfi, Maîfre !

   Non mais, vous êtes sourde ? Je vous ai dit de remettre votre dentier ! D’ici à ce que l’on me fasse une réprimande, parce que je manque d’autorité sur vous ou pire, que ce salopard – parce que c’en est un, je le connais, hein, moi on ne me la fait pas, sous ses dehors élégants, aimables, polis, c’est une vraie teigne, ce Chilou, un enfoiré, un sournois, un psychopathe, avec un caractère à faire pleurer un adjudant-chef – en profite pour me placer dans une situation ridicule, il n’y aurait qu’un pas, bordel de godemichet à vapeur !

   Mais… Le fien vient ve vouer avec, il est fale…

   On s’en fout ! Une saleté de plus ou de moins dans votre bouche de vieille putasse, ça va changer quoi, dites-le moi ? Ou plutôt non, ne me le dites surtout pas ! Pas un mot, hein ! Je ne veux rien entendre ! Foutez-vous votre machin dans la gueule et cessez de m’emmerder avec des détails stupides !

Domptée, Mariette souffle sur sa prothèse pour la débarrasser du plus gros des poussières, puis se l’arrime convenablement aux gencives. Cela croque un peu évidemment mais après tout, elle en a vu d’autres, notamment quand elle avait pompé un maître-nageur retraité dans les dunes la dernière fois qu’elle était allée à la mer.

   Enlevez-moi mes chaussures », soupire le Maître en se laissant tomber dans son fauteuil. « Allumez-moi la télévision, je suis un peu curieux de voir ce que l’on dit du match sur le télétexte. Servez-moi une bière ! J’ai un petit creux, faites-moi des macaronis au gratin ! Pendant qu’ils cuiront, vous me lècherez les couilles, elles sont encore un peu bleues de l’autre jour, ça les rafraichira… Encore qu’avec l’haleine que vous vous trimballez ces temps-ci, je prends peut-être un risque inconsidéré, là… »

Il lève les yeux au ciel et secoue la tête en signe d’incrédulité. Il prend le parti de ne pas en prendre et de plutôt, s’attacher à revoir le match sur l’écran de ses paupières mi-closes, tandis que Mariette s’active, mollement comme à  son habitude.

« On a vraiment mal entamé la rencontre, un peu comme si ma figure acrobatique de l’autre jour avait coincé les couilles de tout le Sporting », se dit-il avec une grimace de douleur rétrospective. « À un point tel qu’on ne pige les intentions d’Ariel Jacobs qu’après une vingtaine de minutes de jeu, quand le cadre de notre but s’est déjà fait secouer à deux reprises. On ne voit pas bien comment la défense s’articule et à chaque fois que le Standard attaque, des rigoles de sueur froide dévalent des tribunes. Comme de notre côté, on se montre incapable de créer une seule offensive digne de ce nom, le seul point d’interrogation qui subsiste, attrait au moment auquel les Rouches vont inscrire leur premier but. Au quart d’heure, un frisson parcourt le stade : auteur d’une première faute réprimée d’un carton jaune, Mikulic récidive quelques instants plus tard en écrasant le pied de De Sutter dans un tackle crapuleux. Tout le monde est bien d’accord, un second carton s’impose et le Standard va devoir terminer le match à dix. Tout le monde, sauf l’arbitre ».

Le Maître s’énerve. L’injustice l’exaspère, au moins autant que l’incohérence décisionnelle, les atermoiements coupables ou la magnanimité quand cette dernière s’exerce aux dépens du Sporting. Il s’agite dans son fauteuil, pète et maugrée.

   Doughnut worry, Maître, j’arrive direct, juste le temps de mettre les macaronis au four à micro-ondes », temporise Mariette de la cuisine. « Je viens de suite vous lécher vos grosses couilles pleines de poil et je sais qu’elles sont volle bak[1] de sperme, ça me rend faible rien que d’y penser ! ».

Il hausse les épaules. S’il le pouvait, il accolerait cette grosse conne au mari d’Olga, pour s’en aller avec celle-ci, filer le parfait amour dans quelque contrée lointaine… Enfin, pas trop loin quand même, histoire de pouvoir revenir pour les matches du Sporting. Hélas, Olga est catholique et mariée. Il a déjà songé à écrire au Pape pour lui demander une dérogation mais craint d’agir en pure perte…

« À la demi-heure de jeu, le score est toujours vierge, mais le match s’équilibre. On se demande si c’est le Sporting qui joue mieux ou son adversaire qui commence à faiblir. Toujours est-il qu’aucun but ne sera marqué en première mi-temps. À la reprise, le Maître voit sa première impression confirmée : les Mauve et Blanc ont pris l’ascendant. Les Rouches n’attaquent plus que de façon sporadique, mais surtout, ils multiplient les fautes sous l’œil parfois un peu trop complaisant de l’arbitre Verbist. Et puis… et puis vient ce que tout le stade pense être le coup de grâce : après un bel effort de Van Damme sur le flanc gauche, Deschacht réussit un centre qui trouve la tête de Legear, lequel ne se fait pas prier. Les supporters mauves exultent, cependant que le Maître rigole sous cape : c’est sur un centre d’un joueur qui ne sait pas centrer, repris par un joueur dont le jeu de tête est clairement un des points faibles, que le Sporting vient de prendre l’avance ».

   Ah, tes couilles », psalmodie la grosse entre deux coups de langue. « Aw dikke kluten, altijd vol[2]… Si je saurais, je te les boufferais d’un seul coup de glotte… »

   Vous ne pouvez pas ! », s’insurge violemment le Maître. « Vous avez déjà fait ça une fois et je ne m’en suis pas encore bien remis ! Vous voulez ma mort ? »

   Och Chotte, non ! Mais allez, tu sais me comprendre hein… J’ai comme quelque chose qui m’habite et… »

   Foutez la paix à ma bite, on a fait match nul hier soir ! Contentez-vous de me lécher les roustons et mettez-y de la salive : ils ont besoin d’être refroidis. Puis, cessez de me tutoyer ou de m’appeler votre amour, on n’a pas gardé les vaches ensemble !

Il referme les paupières en se demandant bien comment il va faire pour se débarrasser de ce pot de colle, même si, de temps à autre, sa présence le sort de certaines affres, Olga n’étant pas toujours disponible.

« Il faut reconnaître que l’égalisation du Standard est méritée sur l’ensemble du déroulement du jeu au moment où elle intervient. Toutefois, par la suite, jamais les Rouches ne la justifieront. Au contraire, ils multiplient les fautes à l’envi, de telle manière que Verbist finit par se sentir  obligé de sortir ses cartons, jusqu’à exclure enfin Mikulic à la 80ème minute. En plus des fautes à répétition, le Standard gagne du temps et brise le rythme du match au moyen d’une série d’artifices d’une anti sportivité foncière, ce qui déchaîne la colère de la foule… Sincèrement, je me demande bien de quoi le match retour sera fait : face à un Anderlecht libéré de son souci de cartons jaunes – pas moins de cinq Mauves étaient sous la menace d’une suspension directe pour le match retour – je suis bien curieux de voir comment va réagir ce Standard qui m’est apparu nettement moins fringant que le Sporting sur le plan physique ».

Apaisé par les coups de langue de Mariette, le Maître se sent partir délicatement vers le sommeil quand, en provenance de la cuisine, un bruit apocalyptique le fait sursauter.

   Bordel, qu’est-ce que c’était ? », demande-t-il à la grosse.

   Och ärme, le micro-onde », répond cette dernière. « Les macaronis… ‘K zen ze vergeiten[3] »

   Eh bien, allez voir, qu’est-ce que vous attendez ?

   Je… J’ai peur, Maître, j’ai les poeppers…

   Quoi ? Et vous voudriez peut-être que j’aille voir moi-même ? Vous croyez que j’ai fait des études de trompe la mort ? Que j’ai une assurance-vie contre les conneries que vous faites ?

Il se redresse, l’empoigne par les cheveux et la propulse vers la cuisine d’un grand coup de pied au derrière. Elle en revient navrée…

   Le micro-onde a explosé, Maître. Il y a de la sauce tomate partout…

   J’irai en acheter un autre demain », tonne-t-il. « De toute façon il était vieux, il avait une gueule encore plus ravagée que la vôtre, et je ne veux pas encore causer de l’intérieur… Mais cela n’empêche qu’il était équipé d’une minuterie. Puisque vous avez été trop conne pour l’employer correctement, vous allez me nettoyer toute cette merde ! Et au trot ! Que ce soit fini pour le moment où je me réveillerai, car là, je vais aller me coucher ! »

Soulagée de ne pas se voir imposer une punition plus grave, Mariette file à la cuisine pour réparer les dégâts causés par son étourderie. Arrivé au seuil de sa chambre, le Maître se retourne vers elle.

   Mais je ne suis pas près d’oublier que par votre faute, je suis obligé d’aller dormir l’estomac creux !



[1] Toutes remplies.

[2] « Tes gros testicules toujours pleins »

[3] « Je les ai oubliés »

Vendredi 22 mai 2009, 15:00 heures, un bureau secret de Liège

François François est aux prises avec une migraine de course. Il a passé toute la nuit au Tcherrè Moune, beuglant à tue-tête « On a gagné, on a gagné ». Quand un péquenaud de sorteur est venu lui demander de mettre une sourdine, en prétextant que le Standard ne l’avait pas emporté, mais avait fait match nul, il n’avait pu contenir son courroux.

   Mais enfin, espèce d’attardé, on a gagné : les buts inscrits à l’extérieur comptent double ! », avait-il asséné au balèze.

Celui-ci n’avait fait ni une ni deux : il l’avait empoigné par les revers de son veston à larges carreaux multicolores et l’avait flanqué à la porte sans tergiverser. À la réflexion, François ne s’en était pas montré trop mécontent : il était dix heures du matin et il avait à faire ce vendredi.

Il avait commencé par courir aux chiottes : il se sentait un peu barbouillé par sa nuit de bamboche et la perspective de voir Marcelle s’occuper de son cas comme l’autre fois ne lui souriait pas trop… Ensuite, il s’était endormi sur la moquette du bureau, comme d’habitude, une pile de Déhaches en guise d’oreiller.

Pour l’heure, il est vaguement réveillé. Il a roupillé un bon moment, mais on ne peut pas dire qu’il tient une forme olympique.

   Marcelle ! », crie-t-il. « Apportez-moi une aspirine ! »

   Encore ? Vous êtes allé vous mettre la tête à l’envers dans le bar à qui[1], cette fois ?

   Peu importe… Apportez-moi juste une aspirine, je vous prie, et rien d’autre.

   Il vaut mieux ! », lui répond-elle au travers de la paroi qui les sépare.

   Que dites-vous ?

   Je dis qu’il vaut mieux que vous ne me demandiez rien d’autre…

Un tic agite l’œil gauche de François. Il fait spécialement attention à tout ce qu’il dit, à tout ce qu’il fait : il tient d’autant moins à s’attirer à nouveau les foudres de sa secrétaire que le moindre bruit lui fait un mal de chien.

Il vient de porter à sa bouche le gobelet d’aspirine dissoute dans un peu d’eau quand le téléphone sonne. Prévenante, Marcelle se rend compte que son patron risque de faire des bulles au téléphone. Elle décroche à sa place.

   Bureau de François François, j’écoute…

Elle hoche la tête.

   Certainement, je vous le passe », reprend-elle en tendant le cornet à François. « C’est Voo pour vous ».

Il la regarde, une tonne d’incompréhension dans les yeux. Elle agite le combiné en signe d’impatience.

   Je vous dis que c’est Voo pour vous !

   Mais enfin, expliquez-vous ! Je ne m'appelle quand même pas moi-même ! D’ailleurs, vous voyez bien que je n’ai pas de téléphone en main !

   Décidément, vous êtes trop con ! », s’emporte Marcelle. « Attrapez le cornet, plaquez l’écouteur à votre oreille, collez le micro à votre bouche et dites allo ! »

Elle lui jette l’appareil et s’en retourne dans son bureau en soupirant.

   À l’eau », fait François, aussi perplexe que décidé à ne rien boire d’autre dans les heures qui suivront.

   Cher ami, ici la direction opérationnelle de Voo. Vous comprendrez que nous restions discrets au téléphone, évidemment…

   Euh… D’accord. Mais dites-moi qui vous êtes…

   Pour schématiser, nous ne donnons jamais de nom quand nous sommes au téléphone, je n’ai pas besoin de vous rappeler les perquisitions et autres tracasseries dont pas mal de nos amis communs ont déjà été victimes de la part de la soi-disant justice belge… Appelez-moi Voo, cela suffira.

   Mais euh…

   Ecoutez ! Je connais votre nom mais je ne le dirai pas. Si vous connaissez mon nom, ne le dites pas non plus, de telle façon que personne ne sache qui est quelqu’un et que tout aille bien.

   C’est… C’est une charade ? », avance François soudain en sueur.

   Une charade ? Non, pas du tout… Faisons court, si vous le voulez bien, j’ai beaucoup de travail en ce moment. J’ai juste une question à vous poser, et j’attends de votre part une réponse immédiate, qu’elle soit positive ou négative.

   Je vous en prie…

   Bien. Je reçois à l’instant, une requête émanant de la direction du Royal Sporting Club Anderlechtois. Ces gens me demandent l’autorisation de diffuser dans leur stade et sur un écran géant, la rencontre retour des matches de barrage qui aura lieu dimanche soir entre le Standard et Anderlecht. Je vous déclare d’emblée qu’en principe, ni la société Voo, ni BeTV, dont nous sommes actionnaires majoritaires, ne voient d’inconvénient à cette retransmission. J’aimerais seulement savoir si vous-même n’y êtes pas opposé.

François prend le temps de réfléchir à ce que l’on vient de lui demander.

   En résumé… », répond-il, « Les supporters anderlechtois pourraient vivre le match en direct dans leur stade ? »

   Oui, c’est bien cela.

   Vous n’y pensez pas ! Ils risquent d’être nombreux et de faire du bruit ! De déconcentrer nos joueurs, de mécontenter notre public, même !

   Mais…

   Il n’en est pas question ! Nous devons tout faire pour éviter d’indisposer nos partisans ! Souvenez-vous de l’histoire des mottes de terre…

  

   N’insistez surtout pas, ou je vous colle un procès ! Il est hors de question que nous abandonnions ne serait-ce qu’une petite partie de l’avantage de disputer cette rencontre à domicile. Au revoir, monsieur Voo !

Il raccroche, scandalisé. Franchement, ils prennent le Standard pour quoi, tous ces enfoirés ?

Il se félicite d’avoir réagi avec toute la fermeté nécessaire, en tout cas : un instant de faiblesse, un moment de déconcentration, une once de laisser-aller et c’était le drame. Car bien évidemment, on ne lui aurait jamais pardonné une bêtise pareille. Rien que d’y penser, son cœur bat la chamade… Et alors, soudain, il voit… Il voit un homme gigantesque couché dans le stade Constant Vanden Stock, que remplissent de nombreuses pompes à bière. L’homme chantonne « Oui sale bonhomme, oh ! Quelle sale personne ! Un monstre en somme, ce sale bonhomme », inconscient du drame qui se prépare. Soudain, un énorme décodeur numérique surgit à l’est du ciel bruxellois… François le voit ! Il sait qu’il va s’écraser sur le stade… Et il ne manque d’ailleurs pas de le faire, dans un splash énorme. La terre tremble, le ciel s’obscurcit, avant qu’un coup de vent ne vienne balayer la vapeur de bière…

François est effondré. Il sait qu’il ne restera plus rien… Plus rien qu’une pelouse verte entourée de sièges oranges. Il éclate en sanglots…

   Papa !..



[1] L’auteur se permet d’attirer l’attention de son estimé lectorat sur ce brillant jeu de mots. Encore merci pour vos applaudissements nourris !